TRAITS REMARQUABLES DE CHARITÉ ET DE FERMETÉ
Les sollicitudes que donnait l'état du pays de Gex à François de Sales furent un peu adoucies par la consolation qu il eut d'établir les Barnabites à Annecy : dès le lendemain de la Pentecôte, au retour de son voyage de Milan, il avait proposé aux syndics et aux conseillers delà ville de confier à ces saints Religieux la direction du collège, affirmant que leur mérite au-dessus de tout éloge assurerait à rétablissement un brillant avenir, que leur zèle égal à leur mérite rendrait à la ville et à tous ses alentours d'immenses services, que les peuples trouveraient en eux des prédicateurs et des confesseurs habiles, les pauvres et les malades des prêtres charitables pour les visiter et les soulager, tous les genres de bonnes œuvres des aides puissants et dévoués. Les syndics et les conseillers s'en étaient référés pleinement à son avis : le saint évéque en avait aussitôt informé les Barnabites, et ceux-ci avaient envoyé trois des leurs prendre possession du collège au nom de leur société : c'étaient dom Juste Guérin, qui fut dans la suite évéque de Genève; le père Simplicien, d'une des plus illustres familles de Milan, aussi distingué par son savoir que par ses
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vertus, et dom Maurice, qui n'avait pour Annecy qu'une mission passagère, et qui partit peu après pour Paris. Le généraldes Barnabiles, en les envoyant, n'avait point désigné quel serait le supérieur; et de là résulta un combat de modestie entre les deux premiers Religieux, qui se déféraient la supériorité l'un à l'autre. Dom Juste Guérin fut vainqueur; il obtint d*èlre économe, et son confrère fut nommé supérieur. Cette édifiante contestation terminée, l'évéque alla lui-même les installer au collège, fit ressortir, dans un discours adapté à la circonstance, l'excellence de l'institut des Barnabiles, honoré du suffrage de cinq Souverains Pontifes, et distingué partant d'hommes de mérite sortis de son sein. « Nous étions perdus, a dit-il, appliquant le mot célèbre de Thémistocle, si nous « n'eussions été perdus : Perieramus nisi periissemus. La « ruine de ce collège a amené sa résurrection, sa mort lui a « donné la vie. S'il eût été moins mauvais, nous n'aarions « pas ces pieux et savants directeurs. » Ce premier discours ne fut que le commencement des témoignages d'intérêt dont il entoura ces Religieux : il se plaisait dans leur compagnie, et se disait lui-même Barnabite; il les invitait souvent à sa table, et allait manger chez eux à certains jours; souvent aussi il allait officier, prêcher, catéchiser dans leur église. Une fois même, après y avoir exposé à ses auditeurs que saint Paul avait si parfaitement correspondu à la grâce par la sainteté de sa vie, qu'il avait pu dire en vérité : « Je vis, non jww « moi, mais c'est Jésus- Christ qui vit en moi, n il fut tout à coup comme embrasé des Oammes de l'amour divin et demeura quelque temps en extase * .
Le père Simplicien, pour répondre à la confiance dont l'honorait François, fit venir au collège des maîtres habiles', et
i Charl.-Aug., p. 440 et44L — De Cambis, t. II, p. 401.
^ Un des plus célèbres de ces habiles maitres fui le P. Baranzano, ami du chancelier Bacon, mort à Montargis, en 1622, à l'âge de trent«-trois ans. Il a laissé plusieurs ouvrages : 1° Summa philosophiœ; 2* Uranmcopia j $eu wuversa Doctrina de cœlo; 3° Novœ Opinionesphysic/e; 4» Cam-
LW. VI. — IL ÉTABLIT DES CHARTREUX A RIPAILLES. Uo
sous leur direction cet établissement recouvra son antique splendeur. Les écoliers y affluèrent en grand nombre; le supérieur fît au clergé des leçons de cas de conscience , que l'évêque lui-même venait entendre lorsqu'il le pouvait ^' et ses confrères enseignaient chaque dimanche le catéchisme aux fidèles, dans quatre églises d* Annecy, avec un grand fruit pour la religion.
Aux travaux de si bons ouvriers évangéliques le saint évêque crut utile d'ajouter le secours des prières et des exemples d'une communauté de Chartreux qui, par la ferveur de leurs oraisons, ouvrissent sur son diocèse le sein des divines miséricordes, en même temps que, par la sainteté de leur vie, ils prouveraient aux peuples à quelle hauteur de vertu Thomme soutenu par la foi et l'amour est capable de s'élever. Déjà il avait proposé au duc de Savoie de leur donner Tabbaye de Filly ; mais, le prince lui ayant destiné à lui-même l'abbaye de Ripailles , il la sollicita pour ces Religieux. Le duc y consentit ; elles Chartreux s'établirent à Ripailles, d'où leur influence se fit bientôt sentir dans tous les environs, au grand profit de la religion et des âmes^.
Toutefois, quelque saints que fussent ces Religieux, les peuples du diocèse de Genève vénéraient encore davantage leur évêque : ils le vénéraient comme un prophète éclairé de lumières surnaturelles; et chaque jour, pour ainsi dire, venait les confirmer dans cette pensée.
Le châtelain de Choisy, près Annecy, avait un ennemi déclaré qui, plusieurs fois, avait juré de le tuer; et, craignant qu'il n'exécutât son funeste dessein, il vint raconter à François ses appréhensions. « N'ayez point peur, mon enfant, lui dit « l'homme de Dieu, ayez confiance dans le Seigneur : si l'on « tire sur vous, je vous réponds que l'arquebuse ne prendra
pu$ philosophicus ; 5" de la Manière de se confesser et de méditer la Passion de Notre-Seigneur.
* Dép. de Moccand.
* Lettre ccxcvin*.
T» DE s. FR. DE SALES. — II. 10
« pas feu et que vous en échapperez sain et sauf. » Ce fut en effet ce qui arriva peu de jours après. Vers ce même temps, la ville d'Annecy manquait de grain et ne savait où en prendre; on se voyait à la veille d'une grande famine, et tout le monde était dans Tanxiété : Tévêque alors réunit tout son peuple à Téglise, et d'un ton d'assurance que pouvait seul inspirer l'esprit prophétique : « Mes enfants, leur dit-il du haut de la « chaire, espérez, confiez-vous en Dieu, et le nécessaire vous « sera donné, pourvu que vous observiez ses commandements; a n'ayez point peur, je vous promets de sa part que non seix- « lement vous ne périrez pas de la famine, mais que vous ne (i souffrirez pas môme de la pauvreté. x> Et l'abondance qui survint inopinément vérifia à la lettre la prédiction. Un habitant d'Annecy lui ayant un jour présenté son enfant de six à sept ans, qui avait un excellent tempérament et jouissait d'une bonne santé, le saint évêque, après lui avoir pris la main et touché la joue par manière de caresse, lui dit : « Pau- « vre enfant, vous ne passerez pas dix-sept ans. » Et la chose, en effet, arriva ainsi * .
Sur ces entrefaites, il reçut une lettre de Tempereur d'Allemagne, Mathias P% qui le convoquait comme prince du saintempire^ à la diète de Ratisbonne pour le i*^ février de l'année suivante, 1612. Ce prince voulait profiter des embarras que
I Charl.-Aug., p. 442 et 443.
' Les titres de prince de Genève et, par suite, de piHnce du saini-empirt furent donnés vers Tan 1100 aux évoques de Genève par l'empei-eur d'Allemagne, qui, craignant que les seigneurs laïques ou comtes du Genevois ne se rendissent trop puissants, ne crut pouvoir opposer à leur ambition une digue plus sûre qu'en remettant rexercice des droits royaux entre les mains des évéqucs, et les peuples, qui se trouvaieni beaucoup mieux de la domination paternelle et pacifique des évoques que de l'humeur guerrière et souvent tyrannique des comtes, applaudirent à cette mesure. Voilà pourquoi, dans plusieurs villes d'Allemagne, les évêques reçurent aussi des empereurs le titre et l'autorité de prince. L'évoque institué prince était chargé de faire rendre la justice en matière criminelle, civile et de police, sans que les comtes eussent aucun pouvoir sur les biens et sur la liberté des citoyens.