‹ Vie de Saint François de SalesChapitre 80 sur 292 · LIV. VI. — TRAITS DE CHARITE · texte numérisé non relu

LIV. VI. — TRAITS DE CHARITE

des pierres contre les fenêtres ; et le saint évéque, voyant tomber les pierres à ses côtés, répétait tranquillement le mot de saint Etienne lapidé : « Seigneur, ne leur imputez pas ce pé-* « ché. » Enfin ils en vinrent jusqu*à cet excès de couvrir de boue et d'ordures toute la grande porte de Tévèché, et ils paraissaient décidés à continuer longtemps encore ce manège, lorsque Tévéque, ayant par hasard rencontré pendant le jour le gentilhomme auteur de tout le ma), se jeta à son cou comme si c eût été son meilleur ami, et Tembrassa de la manière la plus cordiale, accompagnée des paroles les plus bienveillantes. Cet homme ne put tenir contre tant de charité; tout confus, il demanda pardon, et fit mieux encore : touché de la beauté de la religion qui apprenait à chérir ainsi un ennemi, il se convertit entièrement, proclamant que la douceur de son évéque avait été plus puissante sur son âme que les sermons de cent prédicateurs ^ .

Ce seigneur, avant sa conversion, avait fait partager sa haine pour Thomme de Dieu à un de ses frères, marquis d'une fierté facile à s*o(renser. Cette haine fut, aux yeux du saint évêque, un titre particulier à son aflection; et, en effet, un seigneur fort puissant, en querelle avec ce marquis, étant venu à Annecy, en compagnie de douze cavaliers, pour terminer la dispute par les armes, François l'arrêta au moment où il passait devant Tévêché pour aller sur le terrain, le dissuada de se battre, et le mit en rapport avec son ennemi. Les deux combattants, touchés de la médiation du saint évêque, le prirent pour arbitre : il régla leur difl'érend, rapprocha leurs cœurs divisés, et ces seigneurs, qui avaient juré la mort Tun de l'autre, se séparèrent amis'.

Ces beaux triomphes de la charité se renouvelèrent d'une manière plus douce encore pour son cœur au sein de sa propre famille : un gentilhomme, auquel il tenait par alliance,

^ Dép. de Daunantj témoin de toute la scène. — Charl.-Aiig., p. 469. - Cbarl.-Aug., p. 470.

8*étaDt offensé d*une action que François avait faite sans le moindre soupçon qu'elle pût lui déplaire, vint en plein jour dans la cour de Tévèché, avec une meute de chiens, des cornets et des trompettes, faire un vacarme incroyable, et, montant de là dans la chambre de Tévêque, il vomit contre lui les injures les plus blessantes. A tant d*audace, François, après quelques mots de civilité et de courtoisie, n'opposant qu'un silence plein de douceur, le gentilhomme, plus furieux encore, redouble ses outrages, jusqu'à ce qu'enfin, fatigué de parler seul, il se retire, la menace et Tinjure à la bouche. « Monseigneur, demanda alors à François le père de €oèx, « qui avait vu toute la scène, comment n'avez-vous pas ré- « primé cet insolent, au moins par quelques paroles fermes et « sévères? — Mon père, répondit François, j ai fait un pacte « avec ma langue, c'est qu'elle se taira tant que mon cœur « sera ému, et ne répliquera jamais à aucune parole capable « de me provoquer à la colère : et véritablement il ne faUail (( pas aigrir davantage ce pauvre homme en essayant de lui « faire comprendre son tort. A la réflexion, il deviendra plus « sage et se repentira de sa faute ^ » En effet, quelques jours après, le coupable revint, les larmes aux yeux, demander pardon et remercier le saint évêque dont la douceur Favait préservé d'une plus grande faute, confessant que, dans le transport de rage où il était, il aurait tué à coups de poignard celui qui aurait voulu raisonner avec lui ^. Le bruit, en effet, se répandit qu'on avait voulu attenter à ses jours, et une religieuse de la Visitation ne put s'empêcher de lui en exprimer sa douleur, u Quelle chimère de nouvelle, lui répondit-iP, qu*onait « voulu me tuer I Les bons ne me tueront pas, parce qu'ils sont <( bons, ni les mauvais, parce que je ne suis pas bon. Ce n'a u été qu'une faible ombre d'attaque. »

La charité, dans l'évêque de Genève, n'était pas seulement

1 Le P. Binet, Quel est le meilleur fjouverneme^it? p. 184.

2 Charl.-Aug., p. 485.

3 Lettre dccix*.

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patiente, elle était encore généreuse et prodigue : un curé de son diocèse étant venu un jour lui exposer sa détresse, il voulut à tout prix lui faire Taumône, mais par quel moyen? il n'avait plus rien dans sa bourse. Il va à la chapelle, prend deux grands chandeliers d'argent qui étaient sur Tautel et les donne à cet ecclésiastique pauvre, en lui disant de les vendre pour en lirer de quoi vivre. Celui-ci, touché jusqu'aux larmes, baise les mains de son bienfaileur et va vendre les chandeliers à Genève. Rolland, l'économe de la maison, voyant le lende* main matin la chapelle dégarnie, soupçonna ce qui était arrivé, et voulut racheter ces objets. « Non, dit François, ce « rachat ne pourrait se faire qu'au préjudice des pauvres; « nous nous passerons de chandeliers*. » Le saint évéque ne borna pas là sa charité : informé que l'église de ce bon curé était dans un état de délabrement déplorable, il en fit blanchir le chœur de ses propres deniers, y établit de grandes fenêtres avec des ferrures et des treillis, et donna un fort beau tableau en 'payant les frais de cadre, de pose et autres agencements nécessaires pour qu'il produisit un bon effet^.

Un père de famille, avocat à Annecy, réduit par divers malheurs à une extrême détresse, ne pouvait plus fournir aux frais de l'éducation de son fils, qui étudiait en théologie à Paris. François, instruit de sa position, lui envoie aussitôt la somme d'argent dont il avait besoin. La joie de cet homme est au comble ; mais bientôt succède une cruelle inquiétude : comment envoyer cet argent à Paris? Ne se perdra- t-il point en chemin? Le saint prélat apprend les angoisses du pauvre père; il le fait venir, se charge de la commission en assumant sur lui la responsabilité de tous les périls, et accompagne l'envoi d'une lettre bienveillante au jeune homme, pour Texhorter à la piété et à l'étude. L'avocat, touché de tant de bonté, crut devoir, par reconnaissance, faire des visites fré-

' Dép de Chambet.

* Dép. de Chambet et de Donyer. — Charl.-Aug., p. 471.

quenles à son bienfaiteur. Mais, malencontreusement pour Tévéque, le visiteur ne connaissait guère la discrétion : plusieurs fois il porta Timportunilé jusqu*à rester quatre à cinq heures de suite sans avoir autre chose à dire que des bagatelles insignifiantes; et, chose admirable! le saint prélat, malgré ses grandes occupations, Faccueillait toujours de la meilleure grâce, sans jamais laisser entrevoir aucun ennuie Cette patience de la charité, dans le saint évêque, ne fut pas moins merveilleuse à l'égard d'un seigneur venu des confins les plus reculés de la Normandie pour conférer afec lui sur les scrupules qui travaillaient sa conscience, et les doutes, en matière de foi, qui tourmentaient son esprit. Ce seigneur avait cherché dans toute la Normandie et à Paris un docteur qui éclairclt ses difficultés, dissipât ses ténèbres, rendit la paix à son âme troublée; et, n'en trouvant pas à son gré, il s'était décidé â faire le voyage d'Annecy. Il se présente à Tévêché ; on annonce à François, qui était à table pour le dtner, qu'un étranger le demande ; le saint évèque se \èvt aussitôt, accueille ce seigneur avec bonté et l'introduit dans sa chambre. Celui-ci alors entame le long chapitre de ses scrupules, de ses difficultés et de ses doutes. François répond à tout avec netteté et patience : â mesure qu'il résout une question, d'autres semblent renaître; enfin la conférence se prolonge jusqu'à l'heure du souper. M. de Sainte-Catherine va avertir François que c'est le moment de se mettre à table. Une heure se passe ; d'autres messagers viennent à la charge, et expriment à leur évéque la crainte que le défaut de nourriture ne le fasse succomber à la fatigue. Nonne anima p/w est quant esca^l leur répondit-il. Meun cibus est ut faetoM voluntatem Patris mei^, « Ne vaut-il pas mieux sauver une « âme que de manger? Ma nourriture est de faire le bon « plaisir de mon Père. Une autre fois nous aurons le temps

1 Charl.-Aug., p. 470.

s Matth., VI, 2.

8 Joan., IV, 34.

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