LIV. VI. — TRAITS DE CHARITÉ. 16T
de pistolet contre les fenêtres deTÉvêché ; et, pour dernier attentat, il blessa d'un coup d*épée le vicaire général d*Annecy. Madame de Chantai, effrayée du danger auquel une haine si acharnée exposait son saint directeur, le conjura de laisser au moins agir ceux qui voulaient poursuivre le coupable. « Laissez-moi faire, lui répondit-il, nous nous vengerons, « vous et moi ; cet homme a trois filles, nous en recevrons « une gratuitement dans notre monastère. » Ce qui, en effet, ^accomplit.
Cependant le sénat de Chambéry, informé de méfaits si noirs, fit mettre en prison le coupable et commença son procès, dont rissue infaillible et prochaine devait être une condamnation à mort. Le saint évêque, alarmé du coup qui menaçait son ennemi, se hâte d'écrire au duc de Savoie, demande et obtient sa grâce, et va lui-même en porter la nouvelle au prisonnier. Le misérable, insensible à de si généreux procédés, ne laisse échapper de ses lèvres ni un mot de repentir pour sa faute, ni une parole de reconnaissance pour sa grâce. L'homme de Dieu se jette à ses genoux et lui demande pardon de ce en quoi il aurait pu TofTenser sans le savoir. Le pécheur endurci n'en est pas plus touché; il n'a qu'un accueil insultant pour son bienfaiteur, et, chose incroyable! il persévéra dans sa haine jusqu'à la fin malheureuse qui termina sa vie, et qu'on regarda comme un châtiment de la justice divine pour l'outrage gratuit fait à un sainte
François éprouva encore une autre persécution de la part d*un gentilhomme sans mœurs, qui s'était fait son ennemi sans qu'il lui en eût donné aucun sujet. Cet homme, qui se piquait de bel esprit, répandit dans le monde une satire sanglante contre l'évêque de Genève. Cet écrit impie n'excita dans le public que le mépris qu'il méritait, et n'altéra pas un instant dans François le calme de son âme. Dépité d'un in-
' I)ép. du chanoine Gard, de Favre, de Lonr/in et de la mère Greffier.
succès si complet, ce genlilhomme inventa un autre genre d'outrage. Quoiqu'on fût alors au plus fort de Thiver et que la terre fût toute couverte de neige, il . rassembla, pendant plusieurs nuits de suite, devant la porte de Tévéché, ses domestiques et quelques mauvais sujets de la ville, avec une nombreuse meute de chiens. Là, il leur donna l'ordre de faire le plus de tapage possible, les uns en jouant du cor de chasse, les autres en tirant force coups de pistolet, tous en poussant les cris usités à la chasse, en animant les chiens à aboyer, et leur pinçant môme les oreilles pour les faire crier plus fort; de telle sorte qu'il n'y eut pas pour l'évéque un seul moment de repos possible pendant toute la nuit^ François, en effet, ne pouvait dormir; mats alors il se lovait, et, prosterné à deux genoqx, aux pieds de son cruciQx, il priait pour ces insolents perturbateurs, en disant avec Jésus-Christ : « Mon « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »Les gens du voisinage, moins patients que leur évéque, informèrent la justice et la pressèrent d'empêcher ce tapage nocturne, qui ne leur permettait pas de fermer l'œil de toute la nuit. Mais tel était le crédit de ce seigneur, qu'il sut arrêter toute poursuite et réduire à l'impuissance Taction de la justice. Alors les serviteurs de l'évêché, sentant leur patience poussée à bout, voulurent se faire justice eux-mêmes et sortir en armes contre les impertinents. « Gardez- vous- en bien, » leur répondit Franrois avec son incomparable mansuétude ; a hélas! « ils sont plus à plaindre que nous : au moins nous sommes « ici chaudement et à couvert, et eux doivent être transis de « froid. — Mais ce sont des misérables I répliqua-t-on. — « HéiasI dit l'humble prélat, si la grâce ne nous assistait, « nous pourrions faire pire encore. Dieu soit béni de ce que « je ne voudrais pas en faire autant ^I Enhardis par l'impunité, ces malheureux se mirent à jeter
1 Charl.-Aug., p. 408.
2 Dép. de Jiaffy.