‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 13 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ni la séparation, ni la privation, ni les tourments du corps et de l'âme, ni même l'incorruptible et supérieur amour de Dieu, rien, excepté la dépravation ou la folie, ne peut étouffer au cœur d'un homme la voix du sang. L'amour paternel surtout, amour sacré aussi, celui-là, fait des plus purs souvenirs du foyer, des plus profonds instincts de la nature et des plus puissantes attaches de la vie, survit à tous les orages et à toutes les ruines. C'est, dans le grand désert du cœur humain, une montagne si haute, que les grandes eaux de la tribulation ne la sauraient recouvrir de leur déluge. Pour tuer cet amour, il faut tuer l'homme, et encore est-il si vivace-, qu'il doit subsister au delà de la tombe.

Le vieil évêque proscrit, époux et père, ne pouvait donc oublier, si loin qu'il fût d'elles, cette épouse et cette fille chérie qu'il avait laissées sur la terre des Gaules. Quand il pensait à ces êtres bien- aimés, son cœur robuste s'attendrissait, et des larmes roulaient dans ses yeux.

Aussi fut-ce un beau jour pour lui que le jour où les messagers lui remirent des lettres de Poitiers et où il put lire , écrits de leur propre main, leurs deux noms. Chères lettres ! elles lui redisaient combien l'on souffrait làbas de son absence, et avec quelle ferveur on priait Dieu pour son retour. On lui faisait aussi une grave confidence.

Abra avait grandi pendant les jours de l'exil. C'était maintenant une jeune fille de quinze à seize ans, et il fallait penser à l'établir. Un parti se présentait, le plus avantageux qu'on pût rêver pour elle : un jeune homme de noble famille, de grande fortune et de haute et agréable mine, la demandait en mariage ^

* Fortunat, lib. I, n. 6. — Vita S. Hilar., apud Benedict., 55»

Mais l'enfant restait indécise, ne sachant au juste à quelle destinée Dieu l'appelait. Elle était douce, bonne, pieuse et belle comme un ange. On ne pouvait la voir sans l'aimer. Mais elle ne rendait à personne ce que tous lui donnaient, et rien ne semblait l'attirer fortement du côté du monde ^

Quand Hilaire eut expédié en Occident son Livre des Synodes, libre et la conscience en paix après ce grand devoir accompli, il songea à répondre à sa fille. On a accusé quelquefois le christianisme d'endurcir le cœur et d'y tarir la source des affections les plus pures. Qu'on lise cette lettre : elle est écrite par un saint, et je ne sache rien, dans aucune langue, de plus ravissant et de plus tendre.

Aux signes qu'on lui a indiqués , l'évêque a reconnu dans sa fille une vocation plus haute que la vocation sainte, mais vulgaire du mariage. Il n'hésite pas ; il ne marchande pas avec Dieu, qui la lui demande. Siàr qu'il n'y a pas de plus grande joie en ce monde et de

* Fortunat, lib. I, n. 6. — Vita S. Hilar., apud Benedict,, 55.

plus grande espérance pour l'autre, que de tout sacrifier à l'immortel époux des âmes, sans la pousser ni lui en faire un devoir, il exhorte sa fille doucement, ineffablement , à offrir à Jésus- Christ sa beauté et sa virginale jeunesse.

« A ma très chère fille Abra, Hilaire, salut dans le Seigneur.

« Je reçois le témoignage écrit de ta douleur que vous éprouvez de ne plus me voir. J'y crois, car je sens moi-même ce qu'il en coûte d'être séparé des plus chers objets de ses affections. Cependant, pour que vous ne m'accusiez pas d'une indifférence qui est loin de mon cœur, je veux vous prouver que notre séparation ne m'empêche point de penser à vous. Vous êtes ma fille unique, mon trésor; je ne songe qu'à vous rendre la plus parfaite et la plus heureuse des femmes.

« Dernièrement j'appris qu'un jeune homme, noble et riche, avait une perle sans prix et une parure dont la possession comblerait les vœux des plus opulents princes du monde. J'allai le trouver. La route était longue et difficile pour

arriver jusqu'à son palais. Admis enfin à son audience, je fuséblouidel'éclat de son visage, et, tombant à genoux, j'attendis qu'il voulût bien m'adresser la parole et me demander le but de mon voyage. J'osai alors lui parler des trésors qu'il possédait. « J'ai, lui dis-je, une fille unique ; je l'aime ardemment ; je viens chercher pour elle la perle sans prix et la parure qui sont en votre pouvoir, d En parlant ainsi , la face contre terre , je versais un torrent de larmes.

« Il me fallut revenir plusieurs fois. Je passai des jours et des nuits prosterné aux pieds de ce bienfaiteur, le suppliant d'exaucer ma prière.

« Enfin (car il est bon, et nul n'est meilleur que lui) le prince daigna m'adresser cette réponse : «Connais-tu bien la nature et le prix de la perle et de la parure que tu me demandes pour ta fille? — Oui, Seigneur, répondis-je, on me l'a appris. J'ai foi en vous, et je sais qu'elles donnent le bonheur véritable et le salut éternel. » D'un signe il ordonna à ses ministres d'apporter en premier lieu la robe

virginale. Oh! ma fille, quel tissu de soie et d'or lui pourrait être comparé? Elle efface la blancheur de la neige! On me montra ensuite la pierre précieuse. Ni l'astre rayonnant aux cieux, ni les diamants de la terre, ni l'azur des eaux, ni les magnificences de la nature, ne sauraient approcher de son éclat divin.

(T Je vois, me dit le jeune prince , que tu es un bon et tendre père, puisque tu viens de si loin chercher ces trésors pour ta fille bienaimée. Cette parure a des propriétés vraiment merveilleuses. Les vers ne sauraient l'attaquer ; l'usage ne la consume point ; nulle tache ne peut la flétrir ; impossible de la déchirer ni de la perdre ; elle reste éternellement ce que tu la vois. Quant à cette perle, elle a une vertu non moins extraordinaire. Celui ou celle qui la porte est préservé de toutes les maladies; il ne vieillit point, il ne meurt point. — Seigneur, m'écriai-je, je vous en conjure, laissez-vous toucher par mes larmes. Si vous ne me donnez pour ma fille bien- aimée cette parure et cette perle, ma vie ne sera qu'un long désespoir ; je croirai avoir perdu

VIE DE SAINT HILAIRE Ul

ma fille. Pour les avoir, j'irai, s'il le faut, au bout du monde. Vous savez. Seigneur, que je dis la vérité. »

«Touché de mes instances, il me releva en disant : « Tu me parais prêt à sacrifier ta vie pour ces trésors : ils sont à toi ; mais écoute à quelle condition. La robe que je te donnerai pour ta fille est telle, que nul ne pourra s'en revêtir s'il ne renonce pour jamais aux tissus de couleur, de soie ou d'or. Je la donnerai à la jeune fille qui ne voudra porter que des vêtements simples et sans éclat. Point de robe de pourpre; seulement une frange au bas, puisque c'est l'usage. De même, ma perle est de telle nature, que je ne puis la donner à quiconque en a porté d'autres. Les autres perles viennent des entrailles de la terre ou des profondeurs de l'Océan ; celle que tu vois est incomparablement plus belle et plus précieuse ; elle vient du ciel, et la mêler aux autres serait la profaner... Avant d'accepter cette richesse éternelle, sache donc si ta fille est disposée à renoncer aux parures de la terre et aux vains joyaux du monde, d

«Tel est le langage que m'a tenu ce jeune prince. Je vous le transmets secrètement dans cette lettre, fille bien-aimée, vous suppliant avec larmes de vous réserver pour la perle et pour la parure du ciel , et de combler ainsi d'une joie ineffable le cœur de votre vieux père. J'en atteste le Dieu souverain de la terre et des cieux, rien ne vaut les trésors que je vous offre. Libre à vous d'en obtenir la possession. Quand on vous offrira de riches étoffes, des tissus de soie, des broderies d'or, répondez : « Jattends un vêtement plus précieux que mon père est allé me chercher dans des régions lointaines. Je ne saurais accepter ceux-ci sans renoncer à celui-là. En attendant, la laine que je file de la toison de mes brebis suffit à mon habillement ; sa couleur naturelle me plaît; je ne veux point des parures que le temps consume , que les vers dévorent et que le moindre accident peut détruire. » Si l'on vous présente des colliers de diamants , des anneaux de saphir et d'émeraude, répondez: « La perle que j'ambitionne n'est pas un ornement du genre de ceux que vous m'offrez. Mon père a

exposé 'sa vie pour conquérir celle qui m'est destinée. Je l'attends : elle m'assurera le salut éternel. i>

« Donc, fille chérie, lisez et relisez cette lettre; prenez pitié de mes angoisses et réservez-vous uniquement pour cette parure et cette perle. Répondez-moi en consultant votre cœur, sans autre confidence, et dites-moi ce que je dois mander au jeune prince. Quand je saurai votre détermination, je vous ferai connaître le nom, la volonté, le pouvoir de cet inconnu. En attendant, je vous envoie deux hymnes à chanter le matin et 1^ soir, en souvenir de votre vieux père.

« S'il arrivait que votre jeunesse ne pût démêler le sens de cette lettre et des hymnes qui l'accompagnent, demandez-le à votre mère, laquelle, je le sais, désire par-dessus tout vous avoir engendrée pour Die».

« Fille très regrettée, que ce grand Dieu qui vous a donné la vie daigne vous garder icibas et dans l'éternité ^ »

1 Hilar., op., fol. 1209-1212. — Darras, Hist. de l'Église, t. IX, p. 459 et suiv.

Hilaire joignait, en effet, à celte longue et gracieuse épître, deux hymnes religieuses, l'une pour le matin, l'autre pour le soir. Les voici Tune et Tautre : la poésie en est aussi belle que les idées en sont hautes.

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