‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 12 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'âme de l'exilé se tourne toujours, par un instinct irrésistible , vers ce côté du ciel où s'étendent les rivages de son pays. Son œil le cherche à l'horizon; son cœur le demande et l'appelle. « Que se passe-t-il là-bas? se dit-il à lui-même, à toute heure du jour et de la nuit; que deviennent ceux que j'aime? > Et mille autres questions Se dressent devant son esprit et le remplissent d'angoisse.

Hilaire éprouvait, comme tout autre, ce mystérieux attrait du sol natal. Ses yeux et son âme se tournaient sans cesse vers cette Gaule lointaine, la plus belle des patries. Il pensait à son peuple abandonné ; il pensait à ses frères dans l'épiscopat. « Sont -ils restés fidèles? Ont-ils faibli? Est-ce la paix? Est-ce la

guerre? Prêche-t-on l'Evangile ou l'hérésie? » L'anxiété le faisait cruellement souffrir. A plusieurs reprises, il avait écrit et demandé des nouvelles. Pas de réponse. Silence étrange et de mauvais augure, qui permettait de tout craindre, à une heure surtout où les âmes attiédies et lassées se ressentaient grandement de l'universelle faiblesse ^

Hilaire se renferma à son tour dans une réserve prudente et résignée, et n'attendit plus les nouvelles désirées que de la bonté de Dieu K

Elles arrivèrent ônfin dans une lettre collective des évoques de la Germanie, de la Belgique, de l'Aquitaine, de la Lyonnaise, de Toulouse, et des provinces de l'Angleterre elle-même ^ Tous tenaient tête à l'orage. Ils avaient unanimement rejeté une nouvelle profession de foi , rédigée l'année même par les ariens à Sirmium K Ils conservaient les

1 Hilar., De Synod., n. 1.

2 M., ibid.

3 Apud Betiedict., fol. 1149-1150.

^ Hilar., De Synod., n. 2. — Baron., IV, Ann. c/ir. 356, n. 109, p. 57o.

traditions apostoliques et restaient unis de pensée et dé cœur au grand proscrit de Poitiers, leur maîlre à tous'.

A ces nouvelles, Hilaire poussa un cri de joie qui fut entendu de tout l'Orient, et le fit soudainement tressaillir. La fermeté des évêques des Gaules fut bientôt partout connue, partout proclamée. Ce fut comme le signal d'un réveil parmi les Eglises endormies.

Basile d'Ancyre, à l'occasion d'une consécration d'église , rassembla un concile dans sa ville épiscopale. L'exemple des évêques gaulois fut suivi : on condamna les ariens de Sirmium et leur formule blasphématoire. Quoiqu'on n'admît pas encore la consubstantialité, c'était néanmoins un pas immense vers la complète orthodoxie ^

Encouragé par ce premier succès de ses efforts, Hilaire essaya de pousser plus loin et d'achever, s'il était possible , l'œuvre de la conciliation. Rêve splendide. Rapprocher les

1 Sirmich.

2 Hilar,, De Synod., n.78.— Vit. S. Hilar., apud Benedict., n. 47,

sectes séparées et hostiles , unir l'Église désunie, recoudre la robe du Christ misérablement tiraillée et lacérée depuis un demi-siècle, cette pensée faisait délicieusement palpiter son vieux cœur , et , le berçant de mille saintes espérances, l'encourageait dans sa magnanime entreprise.

Il était visible que, depuis longtemps déjà, les deux grandes portions de l'Eglise se regardaient avec défiance. <r L'Orient est acquis à l'arianisme, » disait l'Occident. — « L'Occident est tout entier avec Sabellius , » disait l'Orient. Par une sorte de miracle, ils v enaient de se rencontrer une fois sur le même terrain. Tout ce qu'il y avait d'esprits modérés parmi les ariens s'étaient violemment séparés , à Ancyre , des sectaires extrêmes qui avaient rédigé le formulaire impie de Sirmium. On avait dit à Sirmium : « Le Fils n'est pas même semblable au Père. » On avait répondu à Ancyre : « Le Fils et le Père sont absolument semblables. » Les hérétiques ne s'entendaient donc plus. Ils n'avaient plus le même symbole ni le même nom. Les modérés

s'appelaient semi-ariens; les autres, anoméens. 11 y avait désormais deux drapeaux et deux camps.

Par un bonheur inespéré , l'empereur Constance prenait le parti des premiers contre les seconds, et venait de le prouver en bannissant Eudoxe d'Antioche et l'infâme Aétius , son confident et son complice.

D'autre part, il annonçait la résolution de convoquer, pour mettre fin aux débats, un grand concile de tous les évêques du mondée

C'était l'heure opportune , ou elle ne devait jamais sonner, de tenter un rapprochement, et de montrer à l'Orient et à l'Occident qu'ils n'étaient pas si éloignés qu'ils se l'imaginaient de partager les mêmes croyances.

Hilaire lança dans le monde son Livre des synodes, vigoureux appel à l'union de toutes les âmes dans une même foi. Son but est évident. A la veille du grand concile annoncé , il trace aux évêques d'Occident un programme de sage tolérance , propre à faire rentrer dans

» VitaS. Hiiar .,apud Benedict., 47-49,

l'orthodoxie cette foule d'hérétiques désillusionnés et faiblissants qui semblaient ne plus attendre qu'une occasion pour rendre les armes. Si on l'écoute , la concorde naîtra des concessions communes, sans que la pureté de la foi en souffre la moindre atteinte ^

Il faut lire cet ouvrage; il est intéressant à plus d'un point de vue. Outre les documents précieux qu'il fournit à l'histoire , il nous offre la plus éclatante révélation de ce qu'était cette grande âme de l'immortel évêque.

« On y voit comme dans un miroir, dit le P. Ceillier^, les divers dons naturels et surnaturels dont Dieu avait favorisé saint Hilaire : sa piété sincère envers le Seigneur, sa prudence singulière dans le maniement des affaires de religion , son respect pour son prince , son amour pour sa patrie et pour la paix de l'Église, sa grandeur d'âme, sa modestie, l'intégrité de sa foi, son zèle également éclairé et discret, son naturel doux et paisible, propre à persuader et à gagner les esprits. »

1 VilaS. Hilar.,n. 51.

s T. IV, r- 52. '

Dieu , du reste, l'avait aidé dans cette œuvre difficile; Hilaire, qui ne faisait rien qu'après avoir invoqué les lumières d'en haut, ne l'avait entreprise, il le dit lui-même, qu'après avoir longuement prié.

Son début est bien éloquent :

« J'étais dans la résolution, frères bienaimés, dit -il, de ne répondre désormais à votre étrange et long silence que par un silence semblable sur les affaires ecclésiastiques. Je vous avais mandé, en effet, de plusieurs villes des provinces romaines, ce qu'il fallait penser de nos frères, les évèques d'Orient, de leur foi et de leurs tendances. Je vous avais dit que , profitant de ces temps orageux, le démon, d'une bouche empoisonnée et mortelle, avait dénigré et sifflé partout la saine doctrine. Je craignais que, dans ce vertige d'impiété et d'erreur qui entraînait tant de prélats, votre réserve ne fût l'indice d'une conscience devenue vicieuse et corrompue sans retour; et je pensais que je n'avais plus qu'un devoir, celui de me taire...

« Mais aujourd'hui que me voilà enfin en

possession de vos lettres, j'attribue leur retard et leur rareté à réloignement et au mystère de celte retraite où je passe mon exil. Et je suis tout entier à la joie sacrée de vous savoir tous debout, purs et préservés de la contagion d'une détestable hérésie... C'est maintenant pour moi un devoir religieux de vous écrire et de vous parler le langage dévoué qu'un évèque doit à des évêques inviolablement attachés, en Jésus-Christ, à sa communion.

<r Oh ! que votre inébranlable fermeté vous est glorieuse ! 0 demeure aux fondements solides ! ô volonté fidèle ! ô imperturbable constance* !... »

Le saint docteur expose ensuite les formules de foi faites par les Orientaux depuis le concile de Nicée. Il les examine , les analyse, les discute. 11 fait habilement ressortir ce qu'elles contiennent de juste et d'orthodoxe, excuse tout ce qui ne porte pas l'empreinte de la mauvaise foi, et justifie tout ce qui n'est pas évidemment contraire à la saine doctrine.

1 Hilar., De Synod., n. 1-2.

Son esprit de conciliation ne l'entraîne pas cependant hors du dogme : il ne va jamais jusqu'à sacrifier le mot consubstantiel. Mais il met tous ses efforts à en bien éclaircir le sens. Jamais pilote ne dirigea plus adroitement sa barque au milieu des gouffres et des écueils.

Tout en excusant de son mieux celte manie orientale des professions de foi, il ne peut s'empêcher néanmoins de féliciter cet Occident, dont la foi claire et robuste n'a pas besoin de se chercher elle-même. î Vous êtes heureux et au-dessus de tout éloge, s'écrie-t-il, vous dont la parfaite et traditionnelle croyance, gravée dans vos consciences fidèles, n'a pas connu jusqu'à ce jour les formules écrites. Ceux-là peuvent se passer de la lettre en qui l'esprit surabonde. A quoi bon se lasser la main, quand la bouche professe ouvertement la foi du cœur * ? »

Tout ce qu'il a écrit jusqu'ici est destiné à adoucir les préjugés de l'Occident contre l'Orient. Dans ces dernières pages, il les pousse, pour ainsi dire, l'un contre l'autre,

• Hilar., De Sijnod.

afin de les forcer à s'embrasser. Il s'adresse à cet Orient lui-même, à ces évêqiies surtout qui , par la récente révélation de leur courage et de leur foi , se sont montrés si dignes de la pleine lumière. 11 les presse avec d'inexprimables accents de tendresse. « 0 vous , leur dit- il, qui avez enfin pris à coeur la doctrine des Apôtres et de TEvangile, vous en qui, au sein même des ténèbres profondes de l'hérésie, la flamme ardente de la foi se rallume, quelle belle espérance avez -vous fait naître dans nos âmes ! Vous allez revenir à la vérité. Nous en avons pour garant cette audace avec laquelle vous avez repoussé l'assaut d'une impudente perfidie ! Hier encore on niait à huis clos et par derrière que le Christ , Notre -Seigneur, fût vraiment Fils de Dieu selon la nature. Privé de l'essence paternelle, il avait, comme toutes les créatures, tiré son existence du néant. Mais aujourd'hui l'hérésie, se démasquant elle-même par une profession solennelle et publique , vante tout haut ce qu'elle n'osait que murmurer tout bas. Et, grâce à vous, l'empereur, averti, non de son

erreur, mais de celle de ses conseillers , s'est délivré de ses entraves'. » Et c'est ici qu'il laisse échapper ce cri fameux : « Nous sommes en exil, mais qu'importe? Demeurons toujours proscrit, pourvu que la vérité recommence à être prêchée * ! »

Enfin il termine par cette page d'une si touchante modestie :

« Je suis sorti, frères bien- aimés, de la retenue qui me convenait. Oublieux de ma faiblesse, j'ai écrit sur des matières élevées et profondes que personne n'avait, jusqu'à ce jour, entrepris d'éclaircir. C'est votre amour qui m'y a poussé. J'ai dit librement ce que je croyais , persuadé que , pour m'acquitter de ma dette de soldat, je devais ce service à l'Église.

« J'ai cru que ma qualité d'évêque m'obligeait à vous adresser cet écrit, pour rendre un témoignage public à la doctrine de l'Evangile. C'est à vous maintenant de penser, de parler et d'agir, dans vos assemblées , sui-

' Hilar., De Synod., n. 78.

* Id.,ibid.

vant la foi que vous avez jusqu'ici inviolablement professée. Vous avez un trésor, gardez-le. »

« Souvenez -vous de mon exil dans vos saintes prières, ajoute-t-il, s'adressant à ses frères des Gaules. Après cette proclamation de ma croyance, je ne sais, en vérité, s'il ne me serait pas plus agréable de mourir qu'il ne me serait doux de revenir et de vous revoir.

« Que Dieu et Notre -Seigneur, mes très chers frères, vous gardent pour le jour du jugement intacts et sans souillures. C'est mon dernier vœu'..»

La paix, la charité, l'union, Hilaire n'a que ce seul désir au monde. On vient de voir avec quelle patience énergique et douce, avec quelle sublime abnégation il essaya d'en répandre les germes. On va voir bientôt quelle

1 Hilar., De Stjnod., n. 92. — Vila S. Hilar., apud Benedict., n. 50-55. — Baron., IV, ann. chr. 358, n. 1-11. — TillemoQt, Hist. eccl, VU, Hil. vni-ix, p. 444-448. — Bibl. des Pères de l'Église, t. V, p. 355. — De Broglie, l'Église et l'Empire romain au IV' siècle, II, I, p. 409 et suiv., etc.

moisson il récolta. Mais auparavant apprenons à mieux connaître cette âme admirable, riche de toutes les forces , débordante de toutes les tendresses.

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