CHAPITRE V
Cette âme de feu ne pouvait user toute son activité ni dépenser toutes ses heures, on le devine, aux travaux dont nous venons de parler. Le livre des Synodes, la lettre à Abra et les hymnes n'avaient été pour Hilaire qu'une distraction et qu'un jeu. 11 occupait les jours de son exil à une œuvre autrement absorbante et importante, quelquefois interrompue, mais toujours ardemment reprise.
Quand, après quelques années d'épiscopat, il connut mieux la société chrétienne, la triste révélation lui fut faite du mal dont elle souffrait. Les esprits, obstinément divisés, ne s'entendaient pas sur la plus capitale question du dogme: Un seul Dieu en trois personnes! Ce
grand mystère, après avoir un instant ébloui la raison humaine et l'avoir forcée à la muette adoration, soumis à ses investigations curieuses , ne montrait plus aux yeux déçus que sa face obscure. Les Orientaux rêveurs et les Grecs avides de sagesse avaient voulu percer le nuage, sonder l'insondable, exprimer l'inexprimable. Ils s'étaient abandonnés à tous les caprices d'une imagination souvent folle et à tous les écarts d'une raison souvent fausse. Finalement ils avaient tout troublé et tout brouillé ; une ombre épaisse avait obscurci pour eux les pages lumineuses de l'Evangile. — A l'heure où Hilaire commence à ouvrir les yeux, la société chrétienne est une vraie Babel. On y parle mille langues étranges et incompréhensibles. On se repousse, on s'anathématise au nom d'une vérité que chacun croit posséder et que personne ne possède plus, excepté l'Eglise romaine et ceux qui sont en communion avec elle. Arius a dit : «: Le Fils n'est pas coéternel au Père, ni de même substance.» Sabellius : « Ils sont identiques, indistincts et même chose. » Un nombre incalculable d'âmes
suivent les sectaires , et le monde ne sait plus ce qu'est son Dieu*.
Beaucoup d'évêques, devant cet attristant spectacle, se contentaient de prier, désespérant d'avance du succès de toute tentative humaine, ou de lutter dans la sphère restreinte de leurs diocèses. Il n'y avait guère qu'un homme dont les efforts et l'action embrassaient l'univers : Athanase! Toujours sur la brèche, l'immortel évèque d'Alexandrie combattait sans relâche comme un héros, et protestait presque seul, tout haut, au nom de l'Évangile défiguré et lacéré, contre l'envahissement continu de l'erreur et l'oppression de l'Église.
Une voix dit à Hilaire au fond de son âme qu'il avait une mission semblable à remplir: « Ceins-toi * les reins, lève-toi, et instruis-les de ce que je veux. Et puis ne tremble pas , va ; je saurai bien faire que tu n'aies rien à redouter. » Le vieil apôtre se mit à l'œuvre. La Trinité était méconnue ou dénaturée : il se fit le champion de cette belle cause. Et il com-
* De Trinit-, passim.
* Jerem., i, 17.
15'. VIE DE SAliNT lilLAIRE
posa ces douze livres ^ célèbres qui ont fixé la tradition sur ce premier de nos mystères et fait l'admiration de ce qui a brillé de plus illustre dans l'Église du passé ^.
On se rappelle sans doute les belles pages dans lesquelles il retrace lui-même le chemin que sa raison parcourut pour s'élever de l'idolâtrie à la pensée d'un Dieu unique et parfait, et de cette idée, déjà sublime, à la pensée plus haute encore de la Trinité chrétienne. On se rappelle ses cris d'enthousiasme et d'amour à mesure que le champ de ses découvertes s'élargissait. C'est par ces pages émues et profondes à la fois que son ouvrage débute. Le reste est une sorte de lutte ardente contre les hérésies. Hilaire les culbute toutes au passage avec une vigueur non pareille. Son étreinte les pulvérise. Sabellius, qui nieles trois personnes, Ebion,qui fait dater le Verbe de la conception de Marie; Arius, qui ne voit en lui qu'une
1 Perpetuum lumen Christum, Dominumque Deumque Bissenis populos edocet esse libris.
(S. Fort., lib. II, c. 16.) 2 Histoire liltéraire de la France, t. I, p. 1 (saint Hilaire), p. 153 et suiy.
VIE DE SAINT HILAIRE 15o
créature, sont tour à tour interrogés, discutés, démolis. Il dresse contre eux la clarté des Écritures, la tradition et l'arme inflexible d'une logique incomparable.
Mais nous ne pouvons nous en tenir à cette appréciation générale. Il faut, malgré les difficultés d'une analyse complète, voir de plus près cette œuvre magistrale pour laquelle les anciens eurent une admiration si profonde^, et qui est le chef-d'œuvre de l'immortel docteur.
Le premier livre débute donc par ces belles pages dont il a été parlé ; portique sévère sur lequel se détache en relief, comme sur la façade de nos cathédrales gothiques, la tragique histoire d'une âme que la vérité sollicite ; elle cherche la vérité, elle monte graduellement et finit par atteindre à ces sommets que la pleine lumière inonde. Hilaire indique ensuite par un mot rapide le sujet des onze livres qui vont suivre et donne une vue d'ensemble de tout l'ouvrage. Il stigmatise en passant l'hérésie,
1 Cassiodor., Inslit. divin., lib. I, cap. xvi. — Rufin, Hist. , lib. I, cap. XXXI. — Hieronym., Episl, VII ad Lxt. — Sozo men., lib. III, cap, xiv.
cette témérité blasphématrice, et les hérétiques, ces hommes dont l'ineptie égale l'impiété effrontée et rorgueilleiise ignorance ^
L'illustre écrivain se révèle déjà tout entier dans ce premier livre. Il est subtil, obscur parfois, parfois violent; mais il est sincère, ardent, profond, s'élève à une hauteur d'abstraction sublime et trouve à chaque page de magnifiques inspirations d'éloquence. Génie un peu abrupt, inaccessible aux intelligences simples ^ mais d'une fécondité et d'une puissance incomparables.
Le second livre s'ouvre par l'explication de la doctrine catholique touchant les trois personnes divines. C'est là qu'Hilaire s'attaque principalement aux hérétiques. Forcé par leurs blasphèmes de soulever un voile que l'adoration devrait éternellement tenir baissé, de s'élever plus haut que nature, de dire l'ineffable, d'étreindre l'insaisissable, son génie s'é-
1 Impiee temeritatis ingénia. ( Hilar., De Trinit., lib. I, n. 15.) — Stultissimi atque impiissimi homines, non intelligentes. {Id., ibid., n. 32.)
2 Hieronym., Episl. XIII ad Paulin,
chauffe et .aborde avec un courage que le respect fait trembler, mais que l'amour enhardit, le dogme inénarrable de l'éternelle Trinité *. ff C'est du Père ^ que tous les êtres ont leur subsistance. C'est lui qui, dans son Christ et par son Christ, est l'origine de toutes choses; pour lui , il tient son être de lui-même et non d'ailleurs. Il est infini , parce qu'il n'est pas dans un autre, mais que tous les êtres sont en lui. Il est hors de tout lieu, parce que rien ne le contient. 11 a toujours été, et avant tous les siècles, parce que c'est lui qui a donné le commencement au temps; il est Père et Dieu à la fois, étant Père par la même nature qu'il est Dieu, en quoi il diffère des hommes, qui, pour être hommes, ne sont pas pères aussitôt, mais successivement. Il n'est point engendré ; il est éternel, invisible, connu du Fils seul, incompréhensible et immortel.» Bien que ces termes soient les plus expressifs que nous ayons pour
1 Compellimur haereticorum et blasphemantium vitiis illicita a gère , ardua scandere , ineffabilia eloqui, inconcessa prœsumere. (Hilar., De Trinit., lib. 11, n. 2.)
* Id.yibid., n. 6.
marquer ce que nous pensons de Dieu et de ses perfections, toutefois saint Hilaire les trouve ^ peu proportionnés à la grandeur de cet Etre suprême. — Il trouve encore plus de difficulté à dire du Fils ce qui en est. « Il est, dit-il ^, le Fils du non engendré, seul d'un seul, vrai de vrai, vivant de vivant, parfait de parfait, la vertu de la vertu , la sagesse de la sagesse, la gloire de la gloire, l'image invisible de Dieu, la figure du Père non engendré... j> Quant au Saint-Esprit, saint Hilaire fait voir, par l'autorité de l'Écriture, qu'il est Dieu ^. «: Il demeurera avec nous jusqu'à l'épuisement de la durée. Il est le terme de notre attente, le gage des espérances éternelles, la lumière des esprits et la splendeur des âmes K »
Hilaire consacre uniquement son troisième livre à prouver la génération du Verbe et sa divinité: <r Le Père est en moi, et moi dans
1 Hilar., De Trinit., n. 7,
2 Id., ibid., n. 8.
3 Dom Ceillier, Hist. gén. des ant. ceci., IV, p. 35-36. '• Joan., XIV, 2.
le Père *. d — « La vie éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul Dieu véritable, et Jésus -Christ que vous avez envoyé '. » — (T Moi et mon père , nous sommes une même chose ^ » Il fait jaillir la lumière de ces textes profonds comme des abîmes. Cependant il reste encore des ombres après ces démonstrations magistrales. Mais oià est-ce qu'il n'y a pas d'ombres? Ce n'est pas une raison à ses yeux de rejeter les dogmes, que de ne les pas comprendre. Il termine son livre en accablant sous ses invectives puissantes cette pauvre raison humaine dont la sagesse orgueilleuse n'est qu'une orgueilleuse folie.
Il est un mot qui joua, au iv® siècle, un rôle extraordinaire. On l'acceptait ou on le repoussait , mais il était sur toutes les lèvres. On l'eût dit vivant, tant les amours et les haines qui s'attachaient à lui étaient vigoureuses. C'est le mot consubstantiel *. Le grand
1 Joan., XIV, 2, 4.
2 Ibid., XVII, 2, 3.
3 Ibid., X, 30.
* Mer Genoulhiac, Histoire du [dogme catholique, t. II , ch. XV, XVI, XVII, XVIII.
concile de Nicée l'avait appliqué à Jésus- Christ, sur la proposition d'Alhanase, en disant que le Verbe était consubstanLiel au Père. Les ariens Pavaient nié et le niaient encore. Hilaire, dans son quatrième livre, entre en lice. Il fait sonner à son tour ce noble mot dans la bataille : « Il faut le maintenir, i> dit-il. Et il prouve qu'il est légitime, qu'il correspond à l'idée vraie qu'un vrai chrétien doit se faire du Verbe; que les hérétiques s'obstinent à tort, et qu'ils sont de mauvaise foi. Le Verbe est Dieu, et il n'y a qu'un Dieu. Il faut donc que le Verbe et le Père soient consubstantiels. Le cinquième livre traite le même sujet que le précédent en l'appuyant de raisons nouvelles.
Le saint docteur commence son sixième livre par cette remarque profonde, qu'il est d'autant plus difficile d'arracher les hérétiques à leurs erreurs qu'ils forment un parti nombreux. L'homme est porlé à croire que la vérité est du côté du plus grand nombre. Il ne se décourage cependant pas. Il attaque derechef la funeste hérésie d'Arius, essaye de
dénouer ses sophismes perfides, entortillés comme des nœuds de vipère^ et fait une tentative nouvelle pour arracher les peuples à cette peste dévastatrice, plus redoutable au genre humain, dit-il, que la ruine des cités s'écroulant dans le chaos, que les funèbres ravages de la guerre, que les contagions qui dépeuplent les royaumes ^ Au quatrième livre, il avait combattu Terreur en lui opposant Moïse et les prophètes. Ici il la combat en lui opposant l'Évangile même.
Le septième livre est, aux yeux de son auteur, le plus important de tous. Il y reprend en sous-œuvre tous les arguments qui lui ont déjà servi, les étend et leur donne leur dernière formule II y mène de front Sabellius, Arius, Ébion, et Photin, et, les opposant les uns aux autres, 'les pousse avec une vigueur irrésistible. Ce à quoi il s'attache surtout, c'est à prouver la divinité de Jésus-Christ. 11 la prouve: 1° par le nom de Dieu qui lui est donné dans l'Evangile ; 2° par ce qu'on y lit
1 Hilar., De TriniL, lib. VI, n. 7.
2 Ici, ibid., n. 3.
de sa naissance, de sa nature, de sa puissance et de ses actions. Ce livre est bien, en effet, comme le pensait Hilaire, le point culminant de l'œuvre entière. Nulle part son mâle esprit ne s'est montré plus vigoureux. Il atteint ailleurs l'éloquence de la passion; il atteint ici l'éloquence de la raison. Point ou peu de ces cris dont il remplit ailleurs ses pages, mais une logique qui finit par vous .émouvoir à l'égal des plus beaux mouvements oratoires.
Tout le huitième livre est consacré à démontrer l'unité de substance du Père et du Fils. Hilaire conclut en faisant voir que, selon l'Apôtre, la plénitude de la divinité habite en Jésus-Christ corporellement, c'est-à-dire totalement et sans réserve, Dieu étant en lui, non par une inhabitation de grâce ou de volonté, mais à raison de la nature qu'il lui communique par sa génération éternelle.
Dans le neuvième livre , le saint docteur traite de l'union des deux natures en Jésus- Christ et de ce qu'on appelle en théologie la Communication des idiomes ou propriétés de
ces natures. C'est un livre de polémique ardente contre les ariens.
Le dixième continue le neuvième. Hilaire s'attache surtout à ruiner cette vieille objection que Jésus-Christ, ayant tremblé de souffrir et de mourir, n'a point été impassible de sa nature et ne peut être Dieu. Le principe qui sert d'arme au champion du dogme est simple: c'est que Jésus-Christ, quoique conçu d'une autre manière que les hommes, a néanmoins été vrai homme et vrai Dieu. Dieu, il était impassible ; homme , il pouvait souffrir et mourir, s'il le voulait, et s'il nous aimait assez pour aller à ces excès sublimes.
Le onzième livre est encore une réfutation des objections ariennes.
Enfin le douzième établit le dogme catholique touchant la divinité de Jésus -Christ et sa divine génération. Hilaire salue, en commençant, le port de la vérité qu'il aperçoit de loin après tant et de si terribles orages ^ Il entre ensuite à pleines voiles dans sa démon-
» Hilar., De Trinil., lib. XII, n. 1.
•164 VIE DE SAINT IlILAIRE
slration et clôt son livre et son œuvre par une profession solennelle de sa foi au Père, au Fils et au Saint-Esprit.
Il venait d'achever une œuvre difficile, presque au-dessus des forces humaines. Il a beau dire en maints endroits qu'il n'est qu'un incapable et un ignorant *, cet homme a vu Dieu avec les regards de la foi et du génie. Dieu vit et respire dans son œuvre immortelle et se définit devant nous par la bouche de son serviteur, comme jadis devant Moïse dans le buisson flamboyant du désert. Quand, après la lecture des douze livres De la Trinité, on se demande à soi-même son impression, on est de toute son âme avec Hilaire; et le dogme catholique, si ardemment combattu et si victorieusement défendu , paraît la vérité indubitable et lumineuse malgré les ombres.
S'il fallait citer tous les passages dans lesquels se montrent la puissante raison du saint évèque, les élans de son cœur, ou même la beauté d'une langue énergique et chaude, un
1 Hilar., De TriniL, lib. I, n. 37; lib. III, n. 20. — De Synod., n, 5.
volume ne serait, en vérité, pas de trop; nous devrions recopier presque d'un bout à l'autre les douze livres dont nous n'avons voulu donner qu'une rapide analyse.
Nous ne transcrirons que ces quelques lignes par lesquelles il termine son incomparable démonstration , hymne et prière à la fois qu'il chante sur les ruines glorieuses qu'il a faites :
« Que ces luttes de la parole, mon Dieu, ne me soient pas inutiles ; qu'elles me soient la constante profession d'une foi impérissable.
« Et conserve- moi -la, je t'en supplie, Seigneur, inviolable et sacrée, cette foi si chère; et jusqu'au dernier souffle, donne-moi le courage de la proclamer à la face du monde.
« Baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je confesserai à jamais le symbole du jour qui m'a vu renaître. Je veux t'adorer, ô notre Père, adorer ton Verbe avec toi, et mériter ton Saint-Esprit, lequel vient de toi par le Verbe, ton fils unique *. »
» Hilar., De Trinit., XII, SI.
Telle est cette œuvre remarquable, le plus vaste et le plus beau monument théologique du iv° siècle. Hilaire l'a tirée de son cœur et d'un génie à qui Dieu prodigua les lumières *. Le dogme de la Trinité était désormais établi scientifiquement dans PEglise , et le prince de l'erreur et du monde à jamais vaincu par l'immortel soldat de Jésus- Christ ^
1 De scrinis pectoris sui a Deo illuminati fidei responsa proferebat. (Brev. monastique, 14jan.)
2 Hilarii lingua in sœculo pro sanctœ Trinitatis œqualitate sic tonuit ut hujus mundi principem miles Chrisli prosterneret et in cœlestis Régis aula victor intraret. {Ibid., Propre de la Congrégation de France.)