CHAPITRE VI
Un mot tombé des lèvres impériales rendit tout à coup au trouble cette Église chrétienne que les luttes dogmatiques laissaient si rarement, depuis un demi-siècle, respirer en paix. Constance venait de fixer la date du grand concile.
Le grand concile! Ce cri, porté d'un bout de Tempire à l'autre, remplit l'Orient et l'Occident d'une indicible émotion. Hilaire l'entendit au fond de son lointain exil et en tressaillit. « Tous ces tristes débats vont donc finir ! » pensait-il. Il éprouvait dans son âme, en caressant cette belle espérance, une impression semblable à celle d'un homme qui voit, après mille tempêtes essuyées, son vaisseau toucher la rive. Toutes les âmes droites et
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sincèrement chrétiennes portaient leurs regards, avec cette même confiance, vers cet avenir prochain qui allait rassembler dans d'imposantes assises l'unanimité des évêques du monde.
C'est à Nicée^ que l'empereur voulait d'abord fixer le rendez-vous œcuménique. 11 lui eût été doux, à cette âme damnée de l'arianisme, de détruire sur sa terre natale l'immortel symbole rédigé dans cette ville contre Arius. Mais il eut peur. Il eut peur que les grands souvenirs mal endormis d'Athanase et des confesseurs catholiques ne se réveillassent dans le cœur des évêques hésitants, et que ce théâtre d'une première et solennelle défaite ne devînt le théâtre d'une irrémédiable ruine.
En y réfléchissant, Nicomédie lui parut plus favorable. Les souvenirs d'Eusèbe et la présence de Gécrops, évêque arien, étaient de meilleur augure. Déjà les voitures publiques avaient été mises à la disposition de tous les évêques et d'Hilaire lui-même-, quand
1 Baron., t. IV, Ann. chr. 358, n. 11, p. 613. '^ Sulpit. Sever., Hisl. ceci., lib. Il, 57 et suiv.
la nouvelle se répandit d'un effroyable malheur. Elle vint troubler Hilaire jusque dans sa solitude. Voici ce que l'on racontait.
Le 24 août , dès l'aurore , une nuée sombre et lourde envahit le ciel et l'obscurcit tout à coup. Nuit complète sur Nicomédie ! Quelques heures s'écoulèrent; alors, comme si quelque divinité ennemie eût appelé les vents des extrémités du monde, une tempête folle s'abattit sur la ville. Son impétuosité secouait les montagnes et arrachait des gémissements étranges aux profondeurs de leurs entrailles. Heurtant ses vagues sur le rivage, la mer grondait comme un tonnerre. De temps à autre, des détonations terribles, suivies de grandes lueurs sinistres. Des météores ardents, semblables à des lances de feu, perçaient la nue. Cependant la terre tremblait. La force cachée qui faisait sauter les montagnes, renversait les maisons bâties sur leurs flancs. C'était épouvantable: on entendait, mêlés aux
1 Aurel. Victor., Fast. Idat. — Socr. , lib. III, c. xxxi. — Liban, in Monod. et Ep. XXII ad Acac. — Ammien Marcellin, lib. XVII. — Grégor, Nyssen., Contra fatum.
bruits de l'orage, aux mugissements des flots, aux sourds grondements des montagnes ébranlées , le fracas des édifices croulants , les cris effrayés des enfants et des femmes, les plaintes des malheureux écrasés sous les ruines.
Quand , après cinquante jours de nuit et de bruit, le soleil reparut, il ne vit plus, à la place de la belle et fameuse cité, qu'un vaste champ couvert de cendres encore chaudes.
On ne pouvait rassembler un concile sur des décombres. Il fallut chercher et choisir un autre rendez-vous.
Constance revint d'abord à sa première idée.
« Nicée, répétait-il, est la ville qu'il nous faut! » Puis un jour, brusquement, il abandonna son dessein, et fit connaître son plan décisif. Les prélats qui l'entouraient, tous hérétiques, l'avaient combiné ensemble, et le lui avaient fait adopter. 11 était digne de leur habileté infernale. Plus de concile général dans une même ville, mais deux assemblées distinctes, l'une» de l'Église d'Orient, l'autre de l'Église d'Occident , dans deux villes diffé-
rentes. C'était le plus admirable moyen qu'on pût imaginer de bouleverser le monde sans fruit*. Deux assemblées d'évêques, siégeant séparément, ne pouvaient avoir l'autorité dogmatique d'une assemblée plénière. Et , de plus , les deux Églises d'Orient et d'Occident, si différentes d'instincts, de procédés et d'allures, dominées par des principes opposés, ne pouvaient qu'arriver à des conclusions divergentes. C'était la perpétuité des conflits anciens et le point de départ assuré de dissentiments nouveaux.
Rimini fut proposé à l'Occident, et, après quelques tergiversations, Séleucieà l'Orient '^
Tous les évèques de l'univers se mirent en route.
En voyant passer leur interminable cortège, les païens riaient de ces croyants étranges qui ne savaient jamais ce qu'ils devaient
1 Saint Alhanase {De Synodis , n. 7) et le concile de Paris (Hilar., Fragm. xi) affirment que c'était là le dessein des hérétiques : scinder le concile afin d'empêcher une décision favorable au consubstanliel.
2 Bî»on., IV, Ann. chr. 359, n. 1 et suiv., p. 618. — Bolland., 13 jan., n. 30, p. 68.
croire ^ Ils les saluaient au passage de quolibets et d'insultes. Et ils étaient excusables , en vérité; car ces pauvres pontifes, qu'un caprice impérial faisait courir les grands chemins et appelait chaque jour à quelque nouveau conciliabule , en perdant leur liberté perdaient leur dignité et leur prestige ^
Bien qu'orthodoxe et proscrit , Hilaire , grâce sans doute à l'entremise de l'évèque d'Ancyre (un semi- arien qui pouvait fonder quelque espoir pour sa cause sur un homme dont il connaissait la science et la modération), avait obtenu du gouverneur de Phrygie le brevet de course publique , promis par l'empereur à tous les évêques. Quel accueil lui ferait-on là-bas^? 11 l'ignorait. Mais la volonté de servir l'Église élevait son âme au-dessus de toute crainte et de toute faiblesse. 11 avait pris vingt fois la plume, il voulait agir; car, selon lui, les paroles n'ont leur vrai sens que
1 Hist. Trip., lib. III, xii, cap. de Curs. pub.
2 Saint Athanase a prolesté énergiquement contre ce scandale. (De SynodiSy n. 8 et 33.) — Till. , Hist. eccL, VI , p. 446.
3 Sulpit. Sever., Hist. sacr., II, 42.
traduites en actions ^ Il se mit donc courageusement en route, et s'achemina à petites journées vers Séleucie^ C'est au cours de ce voyage que lui arriva l'émouvant épisode que voici.
Un dimanche , après avoir profité pour marcher les heures fraîches du matin, l'évêque voyageur parvint aune petite bourgade. Lassé, il chercha des yeux l'église , la trouva et y entra afm de reposer là, sous les regards de Dieu, son vieux corps épuisé et son vieux cœur fatigué d'espérance et d'angoisse.
Quand il eut franchi le seuil, il aperçut la foule réunie et priant. Il fit quelques pas, quand soudain une voix de jeune fille s'élève au milieu de l'universel silence. « Voici le serviteur de Dieu ! » Les assistants, stupéfaits, regardent du côté de la porte. Un homme est, en effet, debout sous le portique, belle figure où le génie et la vertu semblent unir leur
> Mentium judicia non verbis significanda sunt, sed rébus explenda. (Hilar., 'Jract. in CXIX Psalm., n. 10, p. 374.)
2 Séleucie était une ville de la Pisidie, au pied du mont Taurus, et contiguë à l'Isaurie, ce qui l'a fait quelquefois attribuer à cette proviuce.
majesté à la majesté de l'âge. « C'est le serviteur de Dieu! » répète la jeune fille.
En même temps elle fend les flots de l'assemblée et vient tomber aux pieds d'Hilaire. « Je t'en supplie, évêque, lui dit-elle, fais sur mon front le signe sacré de la croix. Je ne me relèverai pas que tu ne m'aies accordé cette grâce. » A genoux et fondant en larmes, elle attendait.
Revenu de sa première surprise, l'évèque, reconnaissant dans le mouvement subit de cette âme une inspiration de l'Esprit-Saint, traça le signe sacré sur le front de la jeune suppliante et la marqua ainsi du sceau des catéchumènes.
Il se fit dans le peuple un long murmure : « C'est Florentia! — disait-on, — c'est une païenne! » Florentia était déjà loin. Quelques moments après, elle revenait à l'église avec son père et toute sa famille, et, à force de supplications, les contraignait à se faire chrétiens comme elle.
Hilaire les baptisa tous le même jour.
Comme il se disposait à repartir, l'heureuse
famille vint le saluer. Florentia était là , rayonnante. Quand le vieillard, après l'avoir bénie, commença à s'éloigner, la jeune fille n'y tint plus. Se tournant vers son père : « Père, ditelle, c'est vous qui m'avez donné le jour; mais c'est lui qui m'a régénérée. Je veux le suivre jusqu'au bout du monde ^ ! »
La foi était si triomphante dans ces âmes, qu'on ne fit aucune objection. Florentia suivit le saint vieillard, et ils disparurent ensemble au détour du chemin *.
Après quelques jours , Hilaire arriva enfin au terme de son voyage. Le cœur du généreux apôtre dut battre bien fort quand il vit apparaître de loin, bâtie en amphithéâtre sur les bords de l'Oronte, au pied de ses hautes et abruptes montagnes , cette ville de Séleucie oià il s'allait agir des destinées de l'Église ^
1 Fortunat., VilaS. Hilarii, lib. I , n. 7. — Apud Benedict., n. 57.
2 Patrem vero se habere, non a quo generata est, sed per quem regenerata prœdicabat. (Brev. d'Anne de Prye.) — D'après une tradition, le père de Florence se serait appelé Florent : « Pétri Damiani serm. » {De Translat. S. HUar., n. 4.)
3 Socr., lib. II, c. xxxi.
i-jS VIE DE SAINT HILAIRE
Son arrivée ne fut pas sans causer quelque surprise parmi les prélats qui l'y avaient précédé. Tous les regards se fixèrent sur lui avec des expressions diverses de sympathie ou de répulsion, « Pouvons-nous accepter dans l'assemblée du concile cet inconnu qui vient se mêler à nous? — Oui, disaient les uns, c'est un évêque ; il en a le droit. — Non , disaient les autres, c'est un étranger. Venu d'Occident, cet homme doit partager l'erreur de son pays. C'est un SabellienM d
Pour anéantir ces préjugés, Hilaire fit sa profession de foi^ en répétant devant tous les saintes formules de Nicée. 11 le fit si simplement, avec tant de calme, de douceur et d'intelligence, que les Orientaux furent subjugués et l'admirent unanimement à prendre part aux séances.
C'est le 27. septembre 359 que la session fut ouverte ^ On ne comptait guère que cent-
1 Baron., IV, Liberii ann. 8, n. 67.
2 Sulpit. Sever., lib. H, velus edit.
3 Ammian., lib. XIX, in fm. — Athanase, lib. De Synod.
soixante prélats ^ Un grand nombre, fatigués de voyages et de disputes, avaient préféré rester en paix dans leurs diocèses.
Hilaire cherchait des yeux dans l'assemblée quelques vrais frères qui partageassent sa foi. Amère pensée! cent cinq appartenaient à cette foule, chaque jour grandissante, d'hérétiques modérés qu'on appelait semi-ariens, et qui, s'arrêtant à mi-chemin, reconnaissaient la ressemblance du Verbe avec son Père , sans vouloir reconnaître encore leur consubstantialité. Trente-neuf ou quarante professaient l'arianisme extrême et radical d'Aétius. Ceux-là avaient pour chef Acacede Césarée, encore plus ambitieux peut-êLre que fanatique. Douze seulement représentaient l'orthodoxie. C'étaient des évêques d'Egypte, amis et compagnons intrépides de l'intrépide Athanase.
Quelque douloureuse que fiit son impression, Hilaire la domina *, estimant qu'il faut chercher dans les hommes ce qui rapproche,
^ Socrat., lib. II , c. xxxi. — Alhanase , De Synod. — Theodor., lib. II, c. xxvii. — Epiph., Hseres., lxxiii. 2 Hilar., Contr. Constant., n. 12, 13.
non ce qui divise : il prit celte résolulion d'être affable à l'égard de tous ses collègues, si opposés qu'ils fussent à la vraie doctrine ^ II espérait tout de la bonté divine et de la puissance de la charité.
Les magnanimes espérances devaient être, encore un coup, déçues. Il n'entrait pas dans les desseins de Dieu de rendre sitôt la paix à son Église.
Voici ce qui se passa à Séleucie. Nous en empruntons le récit à Hilaire lui-même. Quelque étrange et subtil que soit ce langage théologique, il reproduira, suivant nous, plus fidèlement la physionomie du concile que le tableau le plus minutieusement étudié.
« Dès la première session, dit le grand docteur, les opinions se dessinèrent avec toutes leurs nuances. Cent cinq évêques se déclarèrent pour VHoméousion; le Verbe, selon leur avis, était substantiellement semblable à son Père. Dix- neuf étaient pour V Anoméousion , c'est-à-dire pour la dissemblance de substance
1 Hilar., Conlr. Constant. ,x\. 2.
entre le Père et le Fils. Seuls les Égyptiens, séparés de Georges, l'évêque intrus et hérétique d'Alexandrie, eurent le courage de défendre VHoméousion, c'est-à-dire la consubstantialité.
Parmi les partisans de VHoméousion, quelques-uns employaient ce terme au sens catholique : le Fils est de Dieu, c'est-à-dire la substance de Dieu, et n'a pas eu de commencement.
Les Aiioméens, au contraire, ne proféraient que des blasphèmes. Ils niaient effrontément qu'un être, si parfait qu'il fût, pût être semblable à Dieu. La génération en Dieu était chose impossible. Le Christ n'était qu'une créature. Il avait été créé, on appelait cela engendré. Bref, fils du néant, il n'était ni le Fils de Dieu, ni semblable à Dieu.
« Je ne rapporte que ce que j'ai entendu. Publiquement, poursuit saint Hilaire, [Eudoxe], le soi-disant évêque d'Antioche , a prononcé ce blasphème : « Dieu fut de tout temps ce qu'il « est; mais il n'a pu être Père de toute éter- « nité. Pourquoi? Parce qu'il n'avait pas de
« Fils. S'il avait un fils, il faut admettre, en (T effet, une femme à ses côtés, une femme et <r toutes les circonstances des amours et des « générations humaines ^ ! . . . »
<r 0 malheureuses mes oreilles! s'écrie Hi- « laire à ce souvenir. Il m'a fallu entendre le « son de cette voix profanatrice de la bouche « d'un homme qui parlait de Dieu et du Christ, « et qui parlait dans une église.
<r Après nombre d'impiétés semblables, il joua sur les noms de Père et de Fils, sans presque toucher à la question de leur nature. Il ajouta comme conclusion : « Autant le « Fils s'élève pour atteindre à la connaissance « du Père, autant s'élève le Père pour se dé- « rober à la connaissance du Fils. »
« Il se fit, à ces mots , un tumulte indescriptible \ »
Les affirmations hardies, les dénégations
1 « Nam si filius, necesseest ut et femina sit et colloquium et sermocinatio, et conjunclio conjugalis verbi, et blandimentum et postremo ad generandum naturalis machinula. » { Hilar., Contra Constant., n. 13 ) — Cet abominable blasphème date d'Arius.
* Hilar., Contra Constant., n. 12, 13.
violentes, les exclamations ironiques, les cris d'indignation s'élevaient et se heurtaient dans une atmosphère pleine de confusion et d'orage. Au milieu de ces bruits de voix passionnées, un évêque à figure hypocrite et cauteleuse se pencha à l'oreille de l'évêque gaulois, et s'imaginant sans doute qu'il ne comprenait rien à cette dispute : a Pourquoi donc , dit-il , condamnent-ils Vu7iité de substance? Pourquoi nient -ils la ressemblance de substance et prescrivent-ils la dissemblance? Selon moi, le Christ n'est pas semblable à Dieu, mais il est semblable au Père. » — Hilaire le regarda , étonné, et avec son fin sourire : « Votre langage, répliqua-t-il, ne me paraît pas très clair. — Je dis, ajouta l'autre, que le Fils, quoique non semblable à Dieu , peut cependant être semblable au Père ; car on peut concevoir le Père produisant une créature dont les volitions seraient semblables à lui; et, en conséquence, elle lui serait semblable, parce qu'elle serait le Fils de sa volonté plutôt que de sa divinité; mais elle ne serait pas semblable à Dieu, parce qu'elle ne serait pas
Dieu, ni née de Dieu, c'est-à-dire de sa substance. »
En entendant ce langage insensé, Hilaire, le fils de celte Gaule au clair langage, était abasourdi.
Mais voici qu'il se fait tout à coup un silence de mort. C'est le questeur Léonas qui, chargé par l'empereur de surveiller l'assemblée , la congédie brutalement : <r Allez dans vos églises, dit- il aux évoques avec un mépris qu'il ne dissimula pas ; vous crierez là tout à votr^ aise! d Le concile était dissous \
Ce fut là pour Hilaire une déception cruelle. 11 venait de voir, en quelques jours, s'évanouir ses plus chères espérances et crouler l'échafaudage de ses plus laborieux efforts. Acharné au bien de l'Église, il ne voulut pourtant pas désespérer, 11 se raidit contre le malheur, prêt à relever, s'il était possible, le
1 Socrot., Illst. ceci., lib. III, c. xxxix, xl. — Theod., II, 26. — Athanas., De Synod. Ar. et Sel., p. 881. — Epiph., Heei'es., lxxiii, 25. — Hilar., Conlr. Const. imp., fol. 1246 et' seq. — Sulpit. Sever., II, 42.
VIE DE SAINT HILAIRE 18ti
vaste amas des ruines. Dix députés, choisis dans chaque parti, allaient plaider leurs différends devant l'empereur; Hilaire se joignit à eux et partit pour Gonstantinople.