‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 24 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une pensée poursuivait Hilaire partout, dans son église, dans ses pérégrinations apostoliques, dans ses conversations célestes avec ces âmes saintes que nous avons appris à connaître , dans la solitude même : pensée cruelle, qu'il portait enfoncée dans son cœur comme un blessé porte une flèche attachée à son flanc.

Sans y avoir les racines profondes qu'il lui avait trouvées en Orient , l'hérésie arienne s'était néanmoins implantée dans les Gaules. Son retour triomphal , ses perpétuels efforts pour la détruire, le prestige grandissant de l'orthodoxie, l'avaient bien un peu ébranlée; mais elle survivait à tout, orgueilleuse et prétentieuse malsré son discrédit et sa faiblesse.

Et, tout appauvrie qu'elle était, elle n'en demeurait pas moins une espérance pour le mal et une menace pour le bien.

C'est là ce qui troublait le vieil évêque.

Témoin , pendant de longues années , des ravages de l'arianisme au sein de nations jadis pures, il craignait de voir s'accumuler dans son pays les ruines que ses yeux attristés avaient contemplées ailleurs. La vision des âmes perdues hantait son esprit nuit et jour, l'emplissant d'inquiétude et d'angoisse*.

Que faire?

Dans plusieurs conciles provinciaux^ rassemblés à sa voix coup sur coup, Hilaire avait déjà posé la question. Mais on ne l'avait pas résolue à son gré. Les évêques s'étaient ralliés pour la plupart à cet avis extrême, de refuser la communion à tous ceux indistinctement qui avaient signé la formule hérétique de Rimini, ou même l'avaient simple-

1 Verum ubi permensus est orbem pœne terrarum malo perfidise infectum , dubius animi et magna curarum mole sestuans... (Sulpit. Sever., lib. II.)

- Frequenlibus inlra Gallias conciliis. (Id., ibid.)

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ment approuvée. Ainsi sont les hommes bien souvent. Ils recourent dans les grands périls aux remèdes excessifs. Un membre est malade, « coupons-le, disent-ils, il faut sauver le corps. » Qu'arrive-t-il la plupart du temps? On mutile le corps et l'on compromet la vie. Les intentions étaient certes bonnes ; mais Tavis n'était pas à suivre. Cet ostracisme n'était , selon l'évêque de Poitiers , ni sage ni même équitable. 11 n'était pas sage, parce qu'il fortifiait le parti des hérétiques de l'appoint de toutes les volontés hésitantes': le petit bataillon devenait une redoutable armée. Il n'était pas équitable, parce qu'il y en avait, parmi les évoques signataires de la formule de Rimini , qui avaient été surpris dans leur simplicité et leur bonne foi. Ceux-là avaient le droit, leur abjuration faite, de rentrer dans l'Eglise dont, en réalité, ils n'avaient jamais tout à fait franchi le seuil. Bon nombre parmi

1 Optimum factu arbitratus revocare cunctos ad emendationem et pœnitentiam, frequentibus inlra Gallias conciliis, atque omnibus fere episcopis de errore profitentibus, apud Ariminum gesta condemnat, et in statum pristinum Ecclesiarum fidem reformat. (Sulpit. Sever., lib. Il, cap. xlv.)

eux, du reste, pleuraient amèrement leur iraprudence, et condamnaient hautement les blasphèmes ariens*.

Seul Hilaire comprenait cela. Aussi préconisait-il une ligne de conduite contraire de toute l'ardeur de son âme. Il voulait, lui, qu'on ouvrît les portes de l'Église toutes grandes, et qu'on accueillît tous les évoques repentants. Il souffla cet esprit de prudence et de charité, dans les conciles consécutifs, à tous ses confrères. Sa tactique miséricordieuse fut couronnée du plus heureux succès. Se sentant protégés par le saint évèque , et capables de réhabilitation , tous les prélats tombés à Rimini reconnurent leur faute et leur erreur, condamnèrent ouvertement la formule impie qu'ils avaient signée, et revinrent à cette foi que le vertige ou la faiblesse les avait fait trahir "^

Un seul homme, poussé par sa double haine

1 Fientes asserebant parati et subscriplionem et omnes Arianorum blasphemias condemnare. (Hieronym., Advers. Lucif.) — Sulpit. Sever., lib. II.

2 Id., ibid.

contre Hilaire et l'orthodoxie, s'était jeté à la traverse de ces tentatives heureuses : Saturnin d'Arles. Ce lui fut un malheur. Tous les prélats des Gaules se redressèrent contre lui. On examina de plus près son passé, d'ailleurs plein de mystères. L'enquête révéla une vie dissolue et criminelle. La délation et l'hérésie étaient les moindres de ses forfaits ^ On lui imposa unanimement la pire des flétrissures : ce faux frère fut chassé de l'Église ^

Beau triomphe , qui du même coup décapitait l'hérésie, et rendait à la vérité traditionnelle et apostolique , avec l'universalité des pasteurs, l'immense troupeau des ouailles ^

1 Resistebat sanis consiliis Saturnius Arelatensium episcopus, vir sane pessimus et ingeaio malo pravoque, verum etiam praeler haeresis infamiam multis atque infandis criminibus convictus... (Sulpit. Sever., lib. II.)

2 Id., ibid. — Vita S, Hilar. , apud Benedict., n. 90. — Sulpit. Sever., loc. cit. — D. Coustant {Vila S. Hilarii ex scjnplis collecta, n. 90) prétend que celte déposition de Saturnin n'a pu avoir lieu qu'après la mort de Constance , qui ne l'aurait pas permise de son vivant. Mais ce savant oublie que, dès le mois de mars 360, la Gaule fut entièrement soustraite à la domination de Constance.— Tillemont, Emper., IV, 432, 506. — D. Chamard, Orig. de l'Église de Poitiers, p. 245.

3 Ilapartium vires, amisso duce, infraclœ. (Sulpit. Sever., loc. cil.)

Qui sait? sans la salutaire intervention d'Hilaire , c'en était fait peut-être de la foi dans les Gaules, L'arianisme troublait et ruinait ce pays, comme il en avait troublé et ruiné tant d'autres, et la France catholique ne fût jamais née. Hilaire, dans ce passé lointain qui touche à peine à notre berceau, nous apparaît déjà avec la grandeur d'un père de la patrie*.

L'un des conciles où son influence triomphante eut les plus heureux résultats , fuL celui qu'il rassembla à Paris, dans l'année qui suivit son retour de l'exil ^

Paris était devenu une solitude. Le César Julien, salué Auguste au milieu d'une émeute, marchait avec ses troupes contre Constance , indigné de sa révolte et résolu à écraser le contempteur de sa toute- puissance. L'heure et le lieu étaient admirablement choisis. La

1 lUud apud omnes constilit , unius Hilarii beneficio Gallias nostras piaculo haeresis liberatas. (Sulpit. Sever., lib. ]I.)

2 Hieronym., In Chrome. — Hilar., Fragm., XI, fol. 1353, not. a.— Bolland., 13 jan., n. 30, p. 68, — Till., Hist. eccl., t. VII, notes sur saint Hilaire, xv, p. 754.

religion pouvait faire là son œuvre sans être le moins du monde inquiétée.

Les évèques d'Orient , déposés et bannis naguère, avaient écrit au chef des évêques gaulois une lettre collective par laquelle ils approuvaient le terme de substance, rejeté par les ariens, demandaient que l'on tînt pour hérétiques et excommuniés les principaux auteurs de leur persécution actuelle , et qu'enfin on se séparât de tous les intrus mis par la force des armes à la place des exilés.

Hilaire ne voulut pas manquer cette belle occasion d'affirmer solennellement la solidarité et l'union des catholiques. Il dicta une réponse à cette lettre. Nous la reproduisons. On y reconnaît la touche puissante du grand docteur. Toutes ses ardeurs et toute sa foi sont là, frémissantes sous les mots:

« A tous nos chers et bienheureux frères, les évêques d'Orient, oii qu'ils soient, pourvu qu'ils demeurent à Jésus -Christ,

« Les évêques des Gaules :

(( I. De toute l'énergie de notre âme et de notre foi , nous rendons grâces à Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ, de ce qu'il nous a constitués par la doctrine des Prophètes et Apôtres dans la pleine lumière de sa connaissance.

« Retenus dans les obscures ténèbres du siècle , nous aurions subi le jugement du siècle ; car il n'y a qu'une seule espérance fondée d'arriver au salut, c'est de confesser Dieu le Père tout-puissant, par Jésus- Christ Notre-Seigneur dans le Saint-Esprit. Mais la bonté divine nous comble. Non contente de nous arracher aux erreurs du monde, voici qu'aujourd'hui elle veut encore nous arracher à la société abominable des hérétiques. « La lettre que vous avez envoyée à notre bien- aimé frère et collègue Hilaire nous a, en effet, révélé la perfidie du diable et les conspirations des impies contre l'Eglise du Seigneur. Ils voudraient jeter la division entre l'Orient et l'Occident, et faire naître entre nous un conflit d'opinions.

« Mais voici, ajoute -t-il, quelle est la foi

à laquelle nous sommes restés religieusement fidèles. D

Suit la profession de foi :

« II. Nous avons adopté l'expression consubstantiel, pour traduire avec vous la vraie et légitime génération du Fils unique de Dieu, réprouvant de toute notre énergie l'union blasphématoire de Sabellius, dans la persuasion où nous sommes que le Fils n'est pas une portion du Père.

« Nous croyons qu'il est né de ce Dieu éternel , qui est indivisible et parfait ; indivisible et parfait lui-même, et pour celte raison de la même substance que le Père.

« On ne peut donc dire que sa génération n'est qu'une création , une adoption ou un simple titre honorifique.

« Sorti du Très-Haut, comme un fils de son père , comme un Dieu d'un Dieu , comme la force de la force, comme l'esprit de l'esprit, comme la lumière de la lumière, il est aussi à nos yeux (et nous le confessons volontiers, car n'est-il pas l'image du Dieu invisible), il est aussi semblable à son Père, avec cette

réserve toutefois que cette ressemblance ne peut être que celle du vrai Dieu au vrai Dieu.

<r II est faux de dire qu'il y ait union dans la divinité ; il y a unité parfaite. Union suppose une séparation antérieure ; unité , au contraire, en ce qui regarde cette vérité de la génération , indique l'absolue perfection de l'être engendré.

« Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a proclamé, du reste, quand il a dit à ses disciples: « Moi « et mon Père, nous sommes un. » Et il n'entend pas parler ici de la charité qu'il a pour son Père, mais bien de la divinité qu'il partage avec lui. Car il ajoute : « Celui qui me voit, « voit aussi mon Père. » Et : « Si vous ne vou- « lez pas croire mes paroles , croyez au moins « par mes œuvres que mon Père est en moi, (( et que je suis en mon Père. »

« Voilà la foi que nous avons professée et que nous professerons jusqu'au bout.

« Nous détestons aussi ceux qui disent : « Il n'était pas avant qu'il fût né. » Nous sommes loin de penser que l'incarnation soit

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interdite au Fils de Dieu , mais nous regardons comme souverainement impie de supposer que même une seule heure ait précédé dans l'existence celui qui a créé les heures...

« Nous ne nions pas que le Fils ait, à l'égard de son Père , été obéissant jusqu'à la mort de la croix, selon l'infirmité de sa nature humaine... Par son incarnation, il a daigné faire de nous ses frères. Tout en restant Dieu, il a voulu prendre les dehors de l'esclave.

<r IV. Voilà notre foi. Et maintenant que notre simplicité a reconnu de quelle duperie on l'a faite victime en rayant le mot de substance, et que notre frère Hilaire , ce fidèle prédicateur du nom de Dieu, nous a appris la piété de ceux qui vinrent de Rimini à Constantinople et leur horreur de tant de blasphèmes , nous réprouvons tout ce que nous fîmes alors par ignorance.

([ Nous excommunions avec vous Auxence,

Ursace , Valens et les autres ; Hilaire nous

l'a déclaré , on ne peut avoir de paix avec

ceux qui suivent leurs égarements.

<i Nous condamnons tous leurs blasphèmes...

Anathème aux intrus!... Et voici ce que nous proclamons, devant Dieu, tout haut et avec serment :

a Quiconque, dans les Gaules, ose s'opposer à cette profession est excommunié , et sera arraché au siège de son sacerdoce...

« Telle est la profession de foi rédigée à Paris par les évêques des Gaules, à l'adresse des évêques d'Orient \ »

Nous avons voulu citer d'un bout à l'autre cette belle lettre dogmatique , afin de montrer aux catholiques de ce temps quelle a été sur Jésus-Christ la foi de nos pères; afin aussi de rendre à l'immortel évêque de Poitiers la part d'honneur qui lui revient dans cette solennelle affirmation -.

C'était , on vient de le voir si on l'a liie, celte admirable lettre , la condamnation la plus nette et la plus énergique qui ait peutêtre été faite des erreurs contemporaines. Il

* Uilar., Fragment. XI, p. 13o3. — Baron., V, ana, 362, p. 106-107.

' Gloria hac est sancti Hilarii. (Baron., V, ann. 362, n. 233j p. 167.)

n'y a là ni obscurités ni réticences, La question de la consubstantialité, si débattue et si embrouillée par la métaphysique orientaée , trouve ici sa claire formule. Ce langage est limpide. C'est déjà, sous la plume d'Hilaire, dn français. L'esprit gaulois, ami de la lumière, a promené son flambeau dans les ténèbres du mystère divin.

Le. Fils en consubstantialité du Père, c'est le symbole catholique. Le Père et le Fils sont semblables en substance , c'est le symbole semi-arien. L'un dit plus que l'autre; mais les orthodoxes admettent les deux.

On reconnaît dans ce raisonnement l'esprit conciliant d'Hilaire, Nous le retrouvons ici tel que nous l'avons connu aux tristes et beaux jours de son exil. C'est la même tolérance, la même inaltérable charité, le même homme qui tend la main à son adversaire et qui lui dit: « Venez avec moi. Au fond, vous êtes des nôtres, et nous pouvons nous entendre '. »

1 Hilarius vir natura lenis et placidus, simulque eruditus et ad persuadcnduin commodissimus. ([iufiu., lib. 1, c. xxx,

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