CHAPITRE JII
N'avez-vous jamais remarqué, dans les montagnes, ces fleurs merveilleuses que le soleil des sommets fait éclore au pied des arbres séculaires? La nature semble s'être appliquée à les faire belles, comme pour montrer sa grâce à côté de sa force.
C'est ce que Dieu fait aussi dans le monde des âmes.
A côté de ces fiers génies et de ces cœurs robustes des grands saints, il place souvent d'humbles femmes dont la vie s'épanouit auprès d'eux et répand le parfum des vertus héroïques.
Cette loi divine s'accomplit pour Hilaire. Il y eut autour de lui une véritable éclosion de ces fleurs surnaturelles, épanouies sous son
abri et comme à son ombre. C'est d'abord sainte Abra et sa mère ^ ; c'est ensuite sainte Florence.
Après ce long voyage qui l'avait amenée de Phrygie dans la vieille cité pictone, elle avait passé quelque temps avec l'épouse et la fille du saint évêque ^ Entourée de soins et de vigilante tendresse, elle vécut là de cette vie calme et pieuse qu'elle était venue chercher si loin. Puis un jour elle avait tout d'un coup perdu la paix. Elle s'était sentie prise, comme Martin, du désir de s'arracher aux distractions inévitables d'une ville et de cette sorte de dégoût de la terre qui n'est que la nostalgie du ciel. Son âme, brûlée d'un amour divin, ne voulait plus rien voir des choses du monde.
1 L'épouse de saint Hilaire n'a jamais reçu, que nous sachions du moins, aucun culte public. Seulement, dans l'office de la fête de sainte Abre, on proclamait en certaines églises sa béatitude éternelle par cette belle antienne : « 0 bienheureux pontife Hilaire , qui fit entrer avec lui au ciel et sa femme et sa fille ! » Quam bealissimus ponlifex qui uxorem et filiam secum fecit esse in regno! (Biblioth. de Poitiers, ms. n» 307, du xv" siècle.) Dom Chamard, Orig. de l'Église de Poitiers, ch. XV, p. 377,
2 Id., ibid., p. 378.
Tout ne lui était plus rien. Il n'y avait plus qu'un bonheur possible pour elle : c'était la contemplation muette de Jésus-Christ ; plus qu'un seul moyen de vivre, vivre de son amour. « Ensevelissez-moi, si vous voulez, dans un tombeau, disait-elle à saint Hilaire, mais trouvez-moi une solitude plus profonde K d
Hilaire se rendit à ce désir héroïque.
Il possédait, sur la grande voie romaine qui, au iv® siècle, reliait Saintes à Poitiers, un vaste domaine patrimonial , lequel s'étendait aux bords de la Vonne sur tout le territoire de la Celle-Levescault* . On appelait ce lieu Comblé ^ C'était, comme Ligugé, un site paisible et absolument solitaire. Nuls bruits, que
' Denique beatus pontifex illi (Floreutiœ) mundum vilescere conspiciens... ipsam obnixe postulantem ia cella quadarn, in vico Condalense, duodeno milliario ab urbe differenti, inclusit. (Bibliolh. nat., ms. F. lat., 1033, fol. 407, lect. V Officii B. Florentin, bréviaire du xiii» au xiv« siècle.)
2 Cella episcopi. C'est aujourd'hui une commune de 4,500 âmes, dans le canton de Lusignan, à dix lieues au sud-ouest de Poitiers.
3 Le nom primitif est: Villa Condatensis , Condale , d'où le vulgaire a fait Comblé, nom qui exprime la proximité du confluent de la Longère et du ruisseau de Montfrault.
le murmure de la rivière voisine ^ joint aux voix profondes des forêts environnantes. 11 y fit construire une cellule et l'offrit à Florence. La jeune fille, tout heureuse, accepta, et, après avoir fait vœu d'y vivre en perpétuelle recluse, entra dans ce sépulcre pour n'en plus sortir ^
On a vraiment peine à s'expliquer, chez une faible femme surtout , une vocation si austère. C'est que le souffle de la grâce soulevait alors plus puissamment les âmes et les poussait aux excès sublimes. Les forêts druidiques commençaient à se peupler comme les déserts de
1 La Yonne, qui se jette dans le Clain aux portes de Vivonne.
2 Quand un reclus avait déclaré vouloir embrasser cette vie absolument solitaire, il en demandait permission à l'évêque. Si celui-ci la donnait, le reclus promettait de travailler à sa perfection, de suivre une règle de travail, de prière et de silence. Il adoptait des habitudes devenues obligatoires pour la nourriture, le vêtement et le sommeil. 11 faisait vœu de ne plus sortir de l'enceinte bénite à son intention en même temps que lui-même. Après cette cérémonie , le sceau épiscopal était apposé sur la porte, et le solitaire n'était plus de ce monde. (Chanoine Aubert, Hist. du Poitou, III, p. 207.) — Cf. D. Martenne, Comment, sur la Règle de Saint-Benoit , c. I, p. 43 et 50. — Mabillou, Annal, ord. S. Benedict., III, 309. — Bulletin monumental, t. XLV, /j99 et suiv.
la Thébaïde. D'humbles solitaires demeuraient sans frayeur, durant de longs jours et de longues nuits, dans une solitude pleine de périls, au milieu de ces futaies inviolées dont les ténèbres éternelles donnaient le frisson aux Romains de César '.
La vie religieuse avait un attrait irrésistible. Les nobles natures s'y jetaient à corps perdu. Il en est même qui poussaient l'austérité de leur vocation jusqu'à transformer leur étroite cellule en vivant tombeau. Ils en muraient la porte et restaient là ensevelis entre leurs quatre murs. Aucune communication avec le dehors. Ils recevaient par une petite fenêtre et la manne eucharistique, nourriture de leurs âmes angélisées, et ce pain de chaque jour qu'une main discrète et pourvoyeuse leur apportait. Ainsi vivaient en même temps sainte Verge ', près de Thouars; sainte Néomaye,
1 Lucus erat longo nunqiiam violatus ab a;vo, Obscurum cingens connexis aéra ramis, Et gelidas alte submotis solibus umbras... Arboribus suus liorror inest.
(Lucan., Pharsal., lib. III, 399.)
' Chastelain, Martyrologe romain annoté, t. I, p. 117. —
•2o2 VIE DE SAINT HILAIRE
dans le bourg qui porte son nom* ; sainte Triaise, à Poitiers. Enfermées comme la tourterelle sous l'épais treillis qui borne son horizon et mesure sa liberté, elles s'enivraient de la vision intérieure de l'Epoux. Dans cette double prison d'une cellule murée et d'un corps infirme ou fragile respiraient des âmes dont le libre vol dépassait la frontière des mondes. Ainsi la prière montait de partout sur la terre des Gaules, à ce printemps de sa vie monastique, comme l'arôme puissant de la sève aux jours du grand réveil de la nature. Les moines de Martin se multipliaient et se répandaient au loin, saints envahisseurs. Un premier essaim sorti de la ruche mère était venu s'établir à la Celle- Levescault, et c'est à ces religieux qu'Hilaire avait confié la direction spirituelle de la virginale anachorète de Comblé ^ Œuvre facile; car Florence ne se
D. Estiennot, Nol. ad lilan. Pictonicas. — D. Chamard, Orig. de l'Église de Poiliers, ch. xv, p. 379,
1 Dom Chamard, Orig. de l'Église de Poiliers, ch. xv, p. 373, note 2,
2 II devait toujours y avoir, non loin des cellules des recluses, une église et un monastère pour leur faciliter la ré-
ralentit jamais; ses jours et ses nuits se passaient en veilles et en oraisons, et c'est à peine si elle prenait chaque soir un peu de pain et d'eau K Fille de l'Orient, elle continua, sous le ciel variable des Gaules, sa pénitence surhumaine, jusqu'au jour prématuré où l'amour et l'épuisement brisèrent sa vie ^.
Les grandes pensées sont fécondes : comme il y a une contagion du mal, il y a une contagion du bien. L'exemple de Florence devait donc être suivi.
ception des sacrements, et au besoin leur venir en aide. (D. Martène et D. Mabillon, loc. cit.) Ce monastère de la Celle-Levescault avait été, selon toute vraisemblance, fondé par Hilaire lui-même et placé sous la dépendance du saint abbé de Ligugé. Il devint dans la suite une collégiale de chanoines séculiers directement soumise au patronage de l'évêque de Poitiers. ( D. Chamard , Orig. de l'Eglise de Poitiers, ch. xv, p. 380.)
1 Bréviaire de la fin du xiii» siècle. (Biblioth. nat., ms. F. lat., 1032.)
2 Suivant Gamurrini {loc. cit.), Florence aurait composé dans sa solitude quelques pieux cantiques , lesquels, corrigés par saint Hilaire, auraient été insérés dans VHymnarium. Il lui attribue cette strophe, en elFet, significative:
' Renata sum, o vitae
Laetae exordia !
Novis quae vivo Christiana legibus.
Un jour, en effet, une jeune fille de vingt ans à peine se présenta devant Hilaire. A la grâce noble de ses traits, à sa distinction suprême, le saint évêque reconnut tout de suite en elle l'enfant d'une illustre famille. Il remarqua de plus sur son front et dans ses yeux cette flamme brûlante et pure des âmes élues. Elle était née en Poitou et s'appelait Triaise^ Saisie, elle aussi, par la folie de l'immortel amour, elle avait tout quitté, « les honneurs mondains et les richesses, pour servir Dieu -. D
Hilaire approuva et bénit cette résolution généreuse. Craignant cependant que la jeune fille n'eût cédé à un mouvement d'enthousiasme passager, il n'acquiesça pas aussitôt à sa demande. Il l'instruisit et la soumit à une épreuve. Triaise en sortit victorieuse. Sûr alors qu'elle était appelée à la dure vocation de recluse, il lai donna le voile des vierges et consentit à la consacrer à Dieu sous l'hum-
■ Troecia, Trojecia. {Mém. delà Société des antiquaires de l'Ouest, t. XII, p. 38.) 2 Jean Bouchet, Annal. rfM(/tu7., p. 42-43.
ble titre qu'elle ambitionnait \ 11 lui fit construire «: une petite maisonnette pour sa demourance - », près de l'église Saint- Jean- etsaint-Paul, hors des murs de sa ville épiscopale, et la lui offrit ^
C'est là qu'elle vécut désormais, fidèle à son vœu de réclusion, « sans plus voir homme jusques à son trespas ^ » — « Quand elle vouloit se confesser et recevoir le saint Sacrement de l'autel, c'estoit par une fenestre grillée , par laquelle oyoit messe , en une petite chapelle qui estoit devant laditte fenestre
1 La consécration des vierges est une fonction considérée comme si sublime, qu'elle a été réservée aux évèques depuis les premiers siècles de l'Eglise.
2 J. Bouchet , loc. cit.
3 Sur un bas-relief, au moins du xi<= siècle {Mém. de la Soc. des antiq. de l'Ouest, t. X, p. 36; t. XIII, p. 31), elle est représentée recevant le voile de la main de saint Hilaire. Son nom, gravé à côté de son effigie, est ainsi écrit : SA TROECIA. Ce bas-relief, tiré de l'église Sainte-Triaise , e^t conservé au musée des antiquités de Poitiers.
** <i Comme saint Martin fust allé à Poictiers et à sa cellule de Legugé, durant le temps qu'il estoit archevesque de Tours... il voulut bien voir saincle Triaise, pour les grands biens qu'il avoit ouï dire d'elle; ce qu'il ne put faire, parce qu'elle avoit voué de ne voir jamais homme, ne se montrer à homme. Ce que saint Martin loua très fort. » (J. Bouchet, loc. cit.)
Saint Hilaire alloit aucunes fois à sa cellule la consoler, et parloit à elle par laditte fenestre, sans se voir l'un l'autre. Et pour récompense, elle le fournissoit d'hosties et corporaux qu'elle faisoit ^ 7>
Elle vécut dix ans de cette vie, buvant à plein cœur l'amertume de sa séquestration sans merci et les consolations ineffables que l'époux divin y savait mêler. Car telle était la destinée de ces glorieuses affamées de la souffrance, qu'elles participaient à la fois aux douleurs du Calvaire et aux suavités du Thabor, que leur calice était fait d'absinthe et de miel, et leur couronne tressée d'épines et de roses.
Florence et Triaise ne furent pas les seules filles spirituelles d'Hilaire, mais on peut dire à coup sûr qu'elles furent les plus saintes. Elles furent les plus dociles à son action. Et si grand que soit cet homme par son génie et
^ J. Bouchet, loc. cil. — Cum vero beatus Antistes demeasset ad propria, paterna dilectione laclee spiritualis pater tamquam filiam educavil, et in cœlestis sponsi ardorem cor ejus accendit, ejusque mores Verbi Dei graliainstruxit. (Brev. d'Anne de Prye.)
ses combats , ce ne sera pas son moindre honneur auprès de la postérité chrétienne que d'avoir su former pour Dieu des âmes si divinement belles.