‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 26 sur 56 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'empereur a renié le Christ ; Julien persécute les chrétiens d'Orient. Ce bruit, fidèle écho d'une trop réelle vérité^, circulait dans les provinces occidentales de l'empire. Les Gaules en furent surprises : elles avaient connu et estimé le jeune César, et, à la mort de Constance *, s'étaient réjouies d'être enfin dé-

1 La perséculion de Julien ne se borna point à des supplices; il y ajputa des écrits impies, soit sortis de sa plume, soit publiés par des affidés comme le médecin Dioscore. Saint Hilaire a fait une réfutation d'un pamphlet de ce dernier. Il la dédia à Salluste, préfet des Gaules. Saint Jérôme , qui nous en a conservé le titre, en vante l'érudition et l'éloquence. — V. de Broglie, l'Église et l'Empire romain au iv« siècle, II, ch. vli, p. 221 et suiv.

* Il mourut le 13 novembre 361 , à Mopsueste en Ciiicie, empoisonné par des complices de soti rival, s'il faut en croire

livrées du despote qui avait troublé le monde pendant vingt années. On n'avait donc fait que changer de tyran.

Il n'y avait cependant dans les âmes que le seul frémissement de l'inquiétude. On parlait de la persécution comme d'un fléau lointain dont on craint l'approche : voilà tout. La paix régnait en Italie et dans les Gaules. Campé sur les rives du Bosphore ou sur les frontières de la Perse , l'apostat n'avait pas le bras assez long pour atteindre si loin. Les Gaules surtout , unies depuis quelques années dans la même foi, étaient tout entières à cette tranquillité heureuse qui résulte de l'harmonie des âmes. En Italie, c'était autre chose. On y était , il est vrai , à l'abri des tracasseries cruelles et parfois sanglantes d'un pouvoir politique haineux; mais l'hérésie subsistait toujours, perpétuel foyer de divisions déplorables au sein du clergé et des peuples. Un évêque, connu naguère dans les

saint Grégoire de Nazianze. — Ammian. Marcell., Hist., lib. 1, c. I el n. — Julian., Epist. XVJII. — La Bletlerie, Vie de Julien l'Apostat, I, 190.

Gaules , était le chef de l'agitation arienne. Ambitieux, fourbe, et de plus seclaire obstiné , digne frère , en un mot , de Saturnin d'Arles*: tel était Auxence de Milan.

Hilaire gémissait devant ce spectacle d'une grande Église déchirée par les troubles religieux, et tremblait de voir l'erreur, qu'il avait détruite dans son pays, encore si proche des frontières nationales. Il conçut le beau dessein d'aller attaquer l'ennemi sur le théâtre de ses ravages. Il franchit les Alpes comme aux jours de son exil ; mais cette fois ce n'était plus la force brutale d'une autorité humaine qui l'arrachait à tout ce qu'il aimait, c'était la force divine d'un surnaturel amour. Il s'en allait, vieil athlète infatigable^, emportant dans son cœur l'image des Gaules pacifiées, et résolu à procurer à cette malheureuse église d'outre-mont, par ses prières et ses combats , l'inappréciable bienfait de l'apaisement ^

A son arrivée il s'unit, pour l'accomplis-

1 s. Alhanase , Epist. ad Afros, n. 10. * Athleta Christi (Brév. d'Anne de Prye.) » Baron., t. V, ann. Chr, 369, n. 6.

sèment de sa mission , avec deux collègues orthodoxes comme lui, et comme lui champions ardents de la vraie foi : Eusèbe de Verceil et Philastrius de Brescia, les deux gloires de l'Italie contemporaine. Gomme les Apôtres se partagèrent le monde pour l'arracher au paganisme, ces trois hommes se partagèrent la région malade pour l'arracher à une erréiii* non moins funeste.

Ils parcoururent séparément les Églises.

Eusèbe et Philastre , trop exigeants peutêtre, rencontrèrent quelques résistances. Mais tout céda aux paroles ardentes , à la lumineuse doctrine et à la prudente douceur de l'évèque gaulois*. Les résultats furent admirables. La transaction honteuse de Rimini fut universellement réparée. Les évêques sigtiataires se rétractèrent publiquement. Lucifer de Càgliari, ce vieux lutteur farouche, avait beau crier qu'Hilaire , avec ses tolérances, " perdait la foi*, Hilaire, approuvé par le sou-

1 Ruf., Hist. eccL, lib. X, c. xxx, xxxf.

2 Favens prsevaricatoribus, ut non dicamus el haereticis, (Marcellin. et F'austin., In Libello precum.)

veràin pontife, marchait son chemin et faisait son œuvre*. Hélas! le schisme consommé de Lucifer lui donha bientôt une certitude nouvelle que Dieu ne veut pas des rigueurs orgueilleuses ■^. Et il se réjoiiit , dans la douleur vivement ressentie de cette chute inattendue, d'avoir obéi, pour sa part, à l'instinct -apostolique de la charité ^

Fidèle à son principe, il tendit la main à ce glorieux soldat de l'Église si misérablement tombé. Il eut la douleur d'échouer*. Les géants renversés se relèvent rarement ^ affaissés qu'ils sont sous le double poids de leur orgueil et de la malédiction divine.

Des jours nouveaux, malgré cela, commencèrent à luire sur les Églises de l'Italie et de l'IUyrie elle-même. Pasteurs et peuples ne formèrent plus qu'une famille. La paix j

1 Hilar., ï^ragm. XII, p. 1357, 1358.

2 D. R. Ceillier, t. IV, ch. iv. — Lucifer, p. 244, 245. — Till., t. vil, p. 521.

3 Hoc displicuit Lucifer... et oui displicuit, in tenebras cecidit schismatis, amisso lumine caritalis. (S. Augustin, Episl. CLXxxv , n. 47.)

< Vila S. Hilar., apud Benedict., n. 98.

la concorde et l'unité régnèrent partout ^ .

Partout, excepté à Milan; Auxence, malgré l'universel écroulement de son parti, persistait à s'avouer franchement arien. Pas de communion avec les catholiques. C'étaient des troubles perpétuels, au grand scandale des âmes.

Hilaire et Eusèbe arrivèrent.

Tout ce qu'on peut tenter pour ouvrir les yeux à un homme fut employé pour ramener l'évêque hérétique à la vérité ^ Pvaisonnements , gracieuses avances , prières suppliantes, saintes larmes : tout fut vain. Auxence continua à prêcher contre la foi. Alors Hilaire vint à Milan et s'y fixa. Jaloux de garder au petit troupeau fidèle le trésor de ses croyances, il resta là, luttant, répondant, attaqué, persécuté, mais héroïquement tenace. Grâce aux encouragements de ce chef intrépide, les ca-"* tholiques ne perdaient pas courage et tenaient ferme.

1 Hilar., Fragm. XII.

2 Hilar., Conlra Auxent., n. 1.

Les choses en étaient là quand l'empereur se présenta aux portes de la ville.

Quel empereur? Julien? non. L'apostat était allé mourir sous les traits des Perses, dans une guerre folle où il avait été le vaincu. Ce n'était même pas Jovien , son successeur immédiat. Jovien était mort après quelques semaines d'un règne plein de promesses. Celui qui arrivait était Valentinien, un soldat élevé à l'empire par l'enthousiasme et le caprice militaires. Il était chrétien et orthodoxe. Sa venue fit tressaillir de bonheur et d'espérance le vieil Hilaire, las de tant de combats et impatient de revoir son Eglise.

Le saint évêque fut déçu.

Valentinien était fermement résolu à ne pas s'immiscer dans l'administration intérieure de l'Église. Il l'avait déclaré à quelques évêques de Thrace qui voulaient l'entretenir des controverses religieuses. <r Me prenez-vous pour un autre Constance? avait- il répondu. Je ne suis qu'un laïque, je n'ai pas le droit de juger en matière de foi. Que les évoques s'assemblent, et qu'ils en délibèrent. C'est leur

mission, non la mienne. » Assurément un tel programme était cligne et sensé. Cependant, s'il est facile en politique de se tracer théoriquement des règles absolues, il l'est beaucoup moins de les mettre en pratique. Valenlinien lie tarda pas à s'en convaincre. Auxence , sachant que le nouveau prince était catholique, n'avait rien eu de plus pressé que de rétracter ses erreurs passées ; il se déclarait prêt à souscrire ostensiblement le symbole de Nicée; il anathématisait Arius et confessait que le Christ, Fils de Dieu, est réellement consubstantiel au Père. Une signature n'aurait pas colite grand'chose à ce fourbe, qui en avait tant violé depuis vingt ans. La nouvelle démonstration n'était qu'une feinte qui ne trompa ni Hilaire ni les catholiques de Milan; mais elle eut tout le succès que s'en ppomettait Auxence. Les magistrats crurent devoir appeler l'attention de Valentinien sur la situation de l'Église dans leur ville. « Rien n'est plus dangereux pour la paix publique , disaient-ils, que ces conventicules irréguliers tenus, en dehors de la basilique commune, sous

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la présidence d'évêques étrangers. Auxence est prêt à souscrire le symbole de Nicée. Dès lors il n'y a plus de motifs de divisions. Ce n'est plus ici une question de foi, mais de simple police, b Valentinien goûta cet avis, et, saris s'apercevoir peut-êti'e de la contradiction dans laquelle on le faisait tomber, il signa un décret interdisant toute espèce d'assemblées chrétiennes en dehors des lieux soumis à la juridiction d'Auxence. C'était imposer* aux catholiques la direction spirituelle d'un évêque intrus. Auxence triomphait. Saint Hilaire obtint une audience de l'empereur et fit sans peiné comprendre à ce dernier la portée réelle dé son édit. a Sous pi^étexte de police , disaitil, vous avez réellement jugé une question dogmatique à laquelle vous déclarez vousmême que vous voulez demeurer étranger, d Valentinien reconnut la faute, mais, embarrassé de la rétracter (sic) en public, il imagina d'ordonner que les plaintes d'Hilaire fussent examinées par une commission de dix évoques, assistés d'un questeur et du maître des offices. C'était à une première im-

mixtion incompétente en joindre une seconde.

L'assemblée eut lieu; Auxence y parut, non en accusé , mais en accusateur. « Je récuse Hilaire, dit-il, parce qu'il a été solennellement déposé jadis par Saturnin d'Arles. Dès lors il n'a plus le droit de siéger au rang des évèques. » On lui répondit qu'il n'était point ici question de personnes; qu'il s'agissait uniquement d'entendre sa profession de foi.

Sans se déconcerter, Auxence déclara qu'il adorait le Christ comme vrai Dieu, ayant avec le Père une même substance et une même divinité. Il répéta plusieurs fois ces paroles, qui furent recueillies par les tachygraphes officiels , mises sous ses yeux et reconnues par lui comme authentiques. Mais quand on le pria de les transcrire de sa propre main et de les signer, il se souvint à propos* des ruses ariennes. Au lieu d'écrire simplement que le Christ est « vrai Dieu », il écrivit: « Le Christ Dieu , né avant tous les temps ou vrai Fils semblable au Père. j>

Cette variante , qui supprimait le consubstantiel, en remplaçant le titre de vrai Dieu

donné à Jésus -Christ par celui de vrai Fils, rouvrit la porte à toutes les impiétés ariennes. Elle fut acceptée du questeur ou du maître des offices; elle reçut l'approbation de Valentinien. Vainement Hilaire protesta contre l'imposture , vainement il sollicita une nouvelle audience de l'empereur. Pour toute réponse il reçut l'ordre d'avoir à quitter sur-le-champ l'Italie ^

1 Darras, Hisl. de l'Église, t. X, p. 239-241. — Hilar., Contra Auxent. C'est incontestablement dans ce fait, dit D. Chamard (Origines de l'Église de Poitiers, ch. xi, note i), qu'il faut chercher l'origine d'une fable dont Rufin s'est fait, le premier, l'écho trop complaisant {De Adultérât, libror. Origenis, apud Palrol. grœc, t. XVII, col. 628), ainsi que le lui reproche avec raison saint Jérôme. [Apolog. advers. lib. Rufini, lib. Il, n. 19.) D'après Rufin, saint Hilaire aurait composé un ouvrage très propre à faire rentrer dans la bonne voie ceux qui avaient prévariqué à Rimini. Mais ses ennemis auraient trouvé le moyen de corrompre son secrétaire {notoîn'a) , d'introduire par cet homme des passages hérétiques jusque dans le manuscrit original et d'en prendre copie. Dans un concile qui se tint peu après, les auteurs de cette fraude auraient accusé Hilaire d'hérésie, fondée sur le texte interpolé. Hilaire en ayant appelé à l'original, on serait allé le chercher dans sa maison, et, à sa grande surprise, on y aurait trouvé les passages incriminés; en sorte que, convaincu d'hérésie, il aurait été chassé du concile. Mai~ plus tard on aurait reconnu la fraude, et il aurait été réhabilité.

Voir ( loc. cit.) la réfutation du savant bénédictin.

Exilé d'un pays qui n'était pas le sien, il partit la mort dans l'âme , laissant derrière lui ces chères âmes menacées pour le salut desquelles il avait si vaillamment combattu. Il leur laissa pour adieux l'espérance d'un meilleur avenir. Il partit, triste, résigné, silencieux, mais résolu, au fond de son cœur, à tenter un dernier effort et à dire un dernier mot K

1 L'Ilalie a conservé le souvenir de saint Hiiaire; son culte y est très développé , notamment à Parme. Il a un autel à Sainl-Jean-de-Latran , et de belles fresques, dans le diocèse de Velletri, au monastère de Cori , bâti par Guillaume d'Estouteville. Milan surtout ne l'oublia pas. Une basilique fut bâtie probablement à la place où s'élevait la maison qu'il avait habitée. (Muratori, Scriptores rerum ilalicar., t. Il, part. II, p. 1038.)

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