‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 27 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Hilaire pouvait pardonner à l'empereur el son expulsion injuste et son injustifiable intervention dans un débat dogmatique : l'ignorance et la bonne foi sont quelquefois des excuses. Son cœur souffrait cruellement de toutes ces luttes; il n'avait qu'un désir: la paix ^

Mais pardonner à Auxence! à cet hérétique 1 à cet imposteur ! à ce sycophante impie "^ ! Non. On a de la condescendance pour de pauvres esprits égarés, sincères dans leurs erreurs. Mais ce serait un crime de transiger avec ces apôtres militants du mal, comédiens damnés qui trahissent une cause en

* Cesset dolor querelarum. (Hilar. . Addiment. ex lib. de Trinil., n. 33.) 2 Hilar., Contra Auxenl., n. i.

paraissant la défendre , et qui perdent les âmes en protestant qu'ils n'ont d'autre ambition que de les sauver.

Hilaire ne pouvait garder le silence.

Aussi bien il y avait, au fond de toute cette récente histoire, tant de félonie et tant de bassesse, que sa noble et droite nature en était révoltée. Au seul souvenir de ce qui s'était passé, le rouge montait à son front vénérable. Et puis il fallait faire connaître à l'empereur et au peuple la vérité , sous peine de compromettre l'honneur d'un évêque orthodoxe et d'exposer les foules au malheur d'un scandale.

La passion du juste et du vrai, la haine du mensonge, la commisération pour les dupes présentes ou futures de l'évêque arien de Milan: tels sont les sentiments qui remirent entre les mains d'Hilaire cette" plume fougueuse et vengeresse qui avait bien osé jadis s'attaquer à un empereur tout-puissant et lui dire son fait à la face de ses peuples '. Un

1 Inclyluni confessorem tuum fecisti Caesarem non timerc. (Ex Benigniaao Missali ms., necnon Novium. Corb. Colb. Reg., etc..)

écrit parut , solennelle protestation contre l'incident schismatique de Milan. Rien de plus éloquent n'est sorti de ce génie impétueux qui sembla être, en ce siècle, le génie même de l'éloquence. Ayant gardé la même âme sous ses cheveux blancs, l'évêque, vieilli et brisé par tant de luttes soutenues, retrouva toute la flamme de sa jeunesse *.

« A tous mes frères bien-aimés, évèques et peuples, qui, restés fidèles à la foi traditionnelle, détestent l'hérésie arienne, Hilaire, votre serviteur dans le Seigneur, salut éternel.

« C'est un beau nom, s'écrie-t-il en commençant, que celui de la paix, et c'est une belle idée aussi que celle de l'unité. Mais, qui en doute? il n'y a de paix au monde que dans l'union à l'Église et à l'Évangile. Cette paixlà vient de Jésus-Christ. Il en a entretenu les apôtres après la gloire de sa passion, et la leur a laissée comme le gage de son commandement immuable. Pour ce qui nous regarde, Frères bien-aimés, cette paix, nous avons lou-

' Vita S. Hi'ar., apud Benedict., n. lOi.

jours travaillé : perdue, à la recouvrer; troublée, à la rasseoir; retrouvée, à la maintenir. Hélas! les péchés de notre temps et les précurseurs servîtes de l'Antéchrist ne nous ont jamais permis ni d'en jouir nous-même, ni de la procurer aux autres ^ »

Hilaire pouvait, en effet, se rendre ce témoignage: sa vie entière, si agitée et si contredite, n'avait été qu'un long effort pour rétablir l'harmonie entre les âmes et la paix dans l'Eglise. Jetant un regard de regret vers cette société chrétienne des premiers jours si glorieusement libre et si merveilleusement pure, il la compare avec cette société qu'il a sous les yeux, et ce cri d'éloquente douleur lui échappe :

« Il faut avoir pitié de la misère de notre âge et gémir sur les folles opinions d'un temps où l'on croit que les hommes peuvent protéger Dieu, et où l'on travaille à défendre Jésus- Christ par les intrigues du siècle. Je vous le demande, évêques qui vous croyez tels, de

1 Hilar., Contra Auxenl., n. 1.

quels patronages ont usé les apôtres pour la prédication de l'Évangile? Sur quelle puissance s'appuyaient -ils pour prêcher Jésus- Christ, et pour faire passer presque toutes les nations du culte des idoles au culte du vrai Dieu? Cherchaient-ils quelque crédit emprunté à la cour, lorsqu'ils chantaient un hymne à Dieu dans un cachot, au milieu des fers, après les tourments? Était-ce par les édits du prince que Paul, donné en spectacle dans le cirque, formait une Église à Jésus-Christ? Se défendait-il par l'appui de Néron, de Vespasien, de Décius, de ceux dont la haine a fait fleurir l'Évangile? Lorsque les apôtres se nourrissaient du travail de leurs mains, qu'ils s'assemblaient en secret dans des chambres hautes, qu'ils parcouraient les villes, les bourgades et toutes les nations, malgré les sénatus-consultes et les édits des rois, faut-il croire qu'ils n'avaient pas les clefs du ciel ? ou plutôt n'était-ce pas alors que la vertu de Dieu se manifesta contre la haine des hommes; alors que la prédication de l'Évangile devint d'autant plus puissante qu'elle était plus entravée?

Mais aujourd'hui , ô douleur ! les protections terrestres recommandent la foi divine, le Christ semble dépouillé de sa vertu , tandis que Ton intrigue en son nom ; l'Eglise menace de l'exir et du cachot; elle veut se faire croire par force, elle que l'on croyait jadis, malgré les exils et les cachots * 1 »

C'était la censure énergique de ce qui se passait à Milan entre un empereur et un évêque , seul et indigne représentant de la foi.

« Il me reste maintenant, continue le saint docteur après ces considérations générales , à exposer brièvement ce qu'il ne m'est pas permis de laisser plus longtemps ignorer. y>

Il met alors en lumière la doctrine arienne sur Jésus-Christ. Il en vient ensuite à Auxence et montre comment le sectaire s'est joué des hommes et de Dieu ^

« Tu veux, poursuit- il en s' adressant à lui-même, que le Fils ne soit que semblable

1 Hilar. , Contra Auxeni^, n. 2, 3. — Villemain, Tableau de l'éloquence au iv» siècle, 303.

'^ llilai"., Conlra AuxoiL, n. 10.

au Père ! Mais qu'est-ce que le Christ a de plus que rhomme alors? Dieu n'a-t-il pas créé Adam à son image et à sa ressemblance ? 0 héritier d'Arius, ton Christ n'est donc qu'un homme!... Tu veux qu'il soit né avant tous les temps ; eh bien ! nie donc que le diable aussi soit né avant tous les temps! Tu veux qu'il soit semblable au Père; eh bien, nie donc, si tu l'oses, que nous sommes tous semblables à Dieu ! Tu refuses au Christ ce qui lui appartient; pourquoi? Parce que tu ne veux pas qu'il fasse, vraiment et substantiellement, un seul et même Dieu avec le Père. Et c'est toi qui viens, avec ceux dont tu t'es fait l'esclave, me traiter d'hérétique!... Si tu crois que le Seigneur Jésus est vraiment Dieu, pourquoi ne le dis -tu pas franchement? Si tu crois qu'il ne l'est pas, pourquoi ne le dis-tu pas de même^? »

Il termine par cette belle page :

€ Voilà, Frères, l'arcane profond de ce mystère d'impiété. J'aurais, certes, désiré vous

1 Hilar., Contra Auxent., n. 11.

Texposer aulrement que par lettre , et vous expliquer mot par mot tous les blasphèmes d'Auxence. Mais, puisque cela m'est interdit, que chacun de vous au moins y applique son intelligence dans la mesure de ses forces. Du reste, j'en ai dit assez pour la honte de l'Église , et je rougirais de détailler toutes les impiétés des ariens. »

Plusieurs, parmi les catholiques de Milan, aimaient mieux s'assembler avec les hérétiques que de quitter les lieux où ils avaient coutume de prier. Hilaire les vise ; il leur crie :

<r Je n'ai qu'un avertissement à vous donner : prenez garde à l'Antéchrist 1 Pas trop d'amour pour les murailles de vos temples ! Ne vénérez pas comme l'Eglise de Dieu des toits et des édifices humains : la vraie paix peut n'être pas sous leurs voûtes ; car qui doute que l'Antéchrist ne puisse venir s'y asseoir?

<t Pour moi, les montagnes, les forêts, les mers , les prisons et les gouffres me paraissent

1 Hilar., Contra Auxent., n. 12.

souvent un asile plus sûr que vos sanctuaires. Retenus dans ces lieux ou plongés dans ces abîmes , des prophètes ont encore été inspirés de l'Esprit de Dieu !

« Donc fuyez Auxence, cet ange de Satan, cet ennemi du Christ , ce dévastateur des âmes, ce renégat de la foi!... Et maintenant qu'il rassemble contre moi tous les conciles qu'il voudra; qu'il accouple à mon nom publiquement, comme il l'a déjà fait, l'épithète infâme d'hérétique*; qu'il exalte contre moi, tant qu'il lui plaira , la colère des puissants de ce monde, il ne sera jamais à mes yeux autre chose qu'un démon, parce qu'il est un arien. Et, je le déclare, je ne souhaiterai jamais l'union et la paix avec personne , sinon avec ceux qui, restés fidèles au symbole de Nicée, anathématisent les impies et proclament hautement que le Christ est vrai Dieu ^ »

Cet écrit fut le dernier ouvrage de polé-

1 Sic enim cognoscet serenilas vestra, quia qui jâmdudura depositi sunt, hoc est Hilarius et Eusebius, contendunt ubique schismala facere. {Blasph. Auxent. Hilar. îib, Conlra Auxenl.)

* Hilar., Conlra Auxenl., n. 12.

mique de ce lutteur incomparable*. Répandu à profusion en Italie et dans les Gaules, il y eut un retentissement immense.

Quelque audacieuse que fût cette vive et indépendante parole, l'empereur ne s'en blessa pas. Son respect de la religion et du caractère sacerdotal l'emporta en lui sur le dépit d'être si ouvertement blâmé. Il ne revint pas sur la décision qu'il avait prise; mais il n'inquiéta pas Hilaire. Le vieil évêque resta dans sa chère ville de Poitiers, et y vécut paisible les derniers jours qui lui restaient.

1 Est eaim ipsa ullima lucubratio sanctissimi Palris, jam senio aerumnisque fracli. (Baron., t. V, ann. Chr. 369, n. 7.)

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