MIRACLES — RELIQUES — TRANSLATIONS
Tous ceux qui avaient assisté aux funérailles de notre glorieux pontife emportèrent avec eux et semèrent par toutes les Gaules la renommée des prodiges dont ils avaient été les témoins. Les pèlerins accoururent alors de tous les côtés au tombeau de saint Hilaire. Dieu bénit la confiance des peuples en faisant éclater la puissance de son serviteur; il accomplit par son intercession des miracles sans nombre. Saint Fortunat^ après avoir écrit la Vie du saint docteur, a consacré un
1 Le Poêle S. V. Forlunal, par l'abbé D. Leroux, ch. vu, p. 136.
second livre à ses miradesK C'est à cet élégant et pieux écrivain que nous empruntons la plupart des récits qui vont suivre. Nous nous faisons, comme lui, un devoir de ne rien cacher de ce qui peut contribuer à la gloire de cette lumière éternelle de l'Eglise ^.
Donc un jeune enfant, nommé Probianus^, élait tombé gravement malade. Plus d'espoir. La mort avide accourait à grands pas. Les parents, des vieillards, pleuraient et se désolaient , voyant déjà leur fils unique dans la tombe. Dans leur détresse, ils eurent l'heureuse pensée de recourir à saint Hilaire. C'était bien la seule chance de salut qui leur restât.
Franco et Pericidosa , son père et sa mère , prirent l'enfant et le portèrent dans la crypte du saint confesseur. Ils sanglotaient toujours, car ils craignaient de ne rapporter qu'un cadavre.
Apud Benedict., fol. 133.
2 Ibid., n°l.
3 Bouchet ( ch. xv) croit que cet enfant fut ce Probianus ou Probaiianus qui devint plus tard évèque de Bourges, vers oSo. Forlunat aurait pu le connaître.
Mais Hilaire leur fit bientôt sentir le mystérieux pouvoir d'un art au-dessus de la nature. Soudain la vigueur revint aux membres affaissés du jeune malade, et il se redressa dans sa force, comme s'il n'eût jamais connu la faiblesse.
Devenu évêque, Probianus n'oublia pas son bienfaiteur; il vint chaque année, tant qu'il vécut, payer auprès de la châsse du saint le tribut de sa reconnaissance au généreux médecin qui lui avait sauvé la vie.
Un autre miracle mémorable est celui-ci : Deux hommes du pays des Gadurques* arrivèrent un jour à Poitiers; ils étaient couverts tous deux d'une lèpre immonde et venaient implorer saint Hilaire pour leur guérison. Ils avaient en lui une confiance absolue. Cependant leurs premières prières ne furent pas exau» cées. Ils ne se découragèrent pas. Poussés par leur foi imperturbable, ils ramassèrent de la poussière au pieddutombeau,ladélayèrentdans
' C'est aujourd'hui le pays de Cahors.
de l'eau eL s'en lavèrent la tête et tous les membres. Us suivirent ce traitement étrange pendant plusieurs jours. Enfin saint Hilaire eut pitié d'eux: la lèpre immonde tomba d'ellemême, et leur peau, naguère encore horrible à voir, reprit, avec la fraîcheur de la santé, la belle couleur du visage humain. L'un s'appelait Castorius et l'autre Grispus. La reconnaissance les fixa à Poitiers ; ils ne voulurent plus quitter le tombeau d'Hilaire; ils se donnèrent tous deux à son Église et devinrent , le premier, diacre, et le second, sous-diacre.
' Une petite fille était venue au monde avec une main paralysée et comme morte. Quand elle fut grande , elle vint prier auprès des restes sacrés du saint confesseur : elle fut guérie. La main malade devint aussi libre et aussi vigoureuse que l'autre ^
Un aveugle s'en allait à Tours implorer l'assistance de saint Martin. Passant par Poitiers, il entra dans la basilique de Saint- Hilaire,
1 Fortunat, Vila S. Hilar., lib. II, n. 5.
C'était la vigile d'une grande fête. Il passa la nuit à chanter l'office avec les prêtres. Lorsque l'aurore jeta son premier rayon dans l'enceinte sacrée, il poussa un grand cri: il avait recouvré la vue ^
Une femme se démit la main, un dimanche, en portant de l'eau ; c'était grave : sa main se dessécha comme si le sang de ses veines se fût tari. Elle eut un songe. <r Va, lui fut-il dit, au tombeau de saint Hilaire ; c'est là que tu retrouveras l'usage de ton membre. » Elle y alla le dimanche suivant, et eut la joie d'être effectivement guérie *.
Une jeune fille était restée, jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans , tellement infirme , qu'elle n'avait jamais pu se servir de ses membres. Toujours entre la vie et la mort, elle n'avait d'animé dans tout son pauvre corps que les yeux. L'âme seule vivait en elle. Impossible de parler. Sa langue demeurait immobile dans sa bouche, et son souffle était
* Fortunat, Vita S. Hilar., lib. II, n. 6. » Id., ibid., n. 9.
trop faible pour former un son. Ses mains se refusaient à tout service. Ses pieds ne pouvaient la soutenir; elle retombait, affaissée sur elle-même , avec l'inconscient abandon d\m cadavre. Le jour de la fête de saint Hilaire, on l'apporta dans la basilique. Une foule immense était là. Tout à coup on la vit se lever et marcher. Saint Hilaire avait intercédé pour elle et lui avait rendu l'usage de ses membres ^
« Mais cette terre choisie par le pieux évêque et sanctifiée par ses ossements a d'autres titres encore à notre vénération. » Ce glorieux tombeau touche à l'un des événements les plus importants de notre histoire nationale. « Après la mort d'Hilaire, ses fidèles disciples se réunirent autour de son tombeau : pieuse famille monastique , qui , se transformant plus tard , devint le chapitre collégial si célèbre entre tous les établissements ecclésiastiques de la cité. Malgré les calamités des temps et les ravages des barbares, cent quarante ans après que l'âme
1 Forlunat, Vila S. Hilar., lib. II, n. 10.
du pontife se fut envolée au ciel, comme le dit le martyrologe romain, le modeste oratoire s'était changé en une église assez splendide pour élever dans les airs une tour puissante... C'est alors qu'il plut à Dieu de glorifier son pontife par un de ces événements qui font époque non plus dans l'histoire d'une ville, mais dans les annales de toute une nation. Comme autrefois une croix lumineuse était apparue à Constantin..., ainsi, la veille de cette bataille célèbre qui devait donner la victoire à l'armée catholique de Glovis sur les troupes ariennes d'Alaric et réunir sous le sceptre orthodoxe du fondateur de la monarchie française le midi et le nord du royaume de France, un globe de feu, au rapport de saint Grégoire de Tours , sortit de la basilique de Saint- Hilaire* et parut à Clovis se diriger vers lui: Pharus igneus, de basilica sancti Hilarii egressa, visa est ei tanquam super se
* Grégoire de Tours dit basilica sancti Hilarii, parce que de son temps elle était sous ce vocable; mais du temps de Clovis elle était encore sous l'invocation de saint Jean et saint Paul. {Essai hisl. sur l'église de Sainl-Hilaire-le- Grand, 1857, par M. de Longuemar, p. 27, n. 2.)
venireK Que des historiens plus récents n'aient vu dans cette apparition lumineuse qu'un signal convenu, donné à Clovis d'un lieu élevé, cette hypothèse aura toujours l'inconvénient de ne reposer sur aucun témoignage positif. Pour nous, qui n'avons aucune raison d'accuser de crédulité irréfléchie un écrivain presque contemporain du fait qu'il raconte, ni de changer le sens et la valeur des mots dont il se sert, nous croyons que le météore qui apparut au roi franc était un avertissement divin... Et si la basilique d'Hilaire a été choisie du Seigneur pour dépêcher à Clovis le signal du combat et le gage de la victoire , c'est sans doute parce qu'il convenait que le soldat de la foi qui avait vaincu par le glaive de la parole l'impiété arienne, encourageât par un signe céleste le héros qui devait la vaincre par le fer^..
Le tombeau d'Hilaire touche au berceau de la monarchie catholique de notre chevaleresque
1 Greg. Turon., Hist. franc, 1. II, c. xxxvn. * Id., ibid.
nation *. « C'est au feu projeté par la basilique d'Hilaire que s'est allumée l'ardeur guerrière des Francs à combattre les combats de la foi : ardeur que le temps n'a jamais pu refroidir, puisque c'est surla terre de saint Hilaire qu'ont été livrées, durant toute la suite des siècles, les batailles les plus décisives pour le sort de la France et de la chrétienté*. »
II semble que, pendant de longues années , cette merveilleuse puissance des reliques de notre grand saint ne sesoit jamais ralentie. Saint Nicetius, archevêque de Trêves, écrivait au VI® siècle à Ghlodosvinde, reine des Lombards : «Quedirai-je encoredestombeauxdes bienheureux évêques Germain, Loup, Hilaire? Il s'y opère chaque jour des prodiges tels, que la parole est impuissante à les raconter. On y voit les énergumènes , suspendus en l'air, confesser que ces grands saints sont leurs maîtres. Les
1 C'est en mémoire de ce prodige que la veille de la fête de la translation des reliques, le maire et les échevins venaient chanter un Te Deum dans l'église de Saint-Hilaire-le-Grand. A la nuit, on allumait une lanterne au haut du clocher pour éclairer les pèlerins qui arrivaient de toutes parts. (M. de Longuemar, loc. cit.)
* M«r Pie, Œuvres, t. III, p. 318 etsuiv.
ariens, ajoutait-il, ont-ils jamais fait de pareils miracles ^? »
Cependant la présence des Visigoths dans ces contrées avait arrêté , vers le commencement du v" siècle, la fréquence des pèlerinages. Les peuples perdirent à cette époque le souvenir de leur immortel bienfaiteur. La ville de Poitiers elle-même se refroidit et ne sut bientôt plus où elle avait déposé les ossements d'flilaire.
Une nuit, saint Fridolin, venu d'Irlande à Poitiers pour servir Dieu plus librement , eut, pendant qu'il priait, une vision céleste. Saint Hilaire lui apparut, et, après lui avoir découvert le lieu 011 gisaient ses reliques, lui ordonna d'aller sans retard demander au ^oi des Francs les sommes nécessaires à la reconstruction de l'antique monastère.
11 partit avec Adolphius , chorévêque de Ratiatum, et vint à Orléans, où le roi tenait alors sa cour. Clovis , encore sous l'impression du prodige qui l'avait fait triompher à Vouloy,
» Palrol. lat., t. LXVllI, col. 377-378.
fit aux voyageurs le meilleur accueil : il leur donna des terres et de l'argenté
Fridolin, revenu à Poitiers, hâta son œuvre. Son premier soin fut de rendre au jour les saintes reliques d'Hilaire. On déblaya les terrains de Tancienne église. Le 28 juin 508, l'abbé restaurateur pénétrait dans la crypte où le saint corps reposait depuis cent quarante ans. Le corps était intact, comme au jour de l'ensevelissement '. Ce fut dans le peuple une joie indicible. On entoura les précieux ossements de toutes les marques de vénération, et l'on attendit, pour en faire la translation solennelle , que la reconstruction de l'église fût achevée.
Elle se fit le 26 juin, jour anniversaire de la découverte, sans doute en l'année 510, avant le premier concile d'Orléans. Dieu daigna, à l'occasion de cette solennité, opérer des prodiges en l'honneur de son glorieux serviteur. Après la
1 Balterus, Vit. Fridol. — Longueval, ad ann. 508.
2 Bouchet, Annal. d'Aquit., f» 25. — Abbé Aubert, Dissertation sur l'origirie de l'église Sainl-Hilaire. — Bulletin des antiq. de l'Ouest, t. VlU, p. 183. — Essai historique, par M. de Looguemar, p. 25.
célébration des saints mystères , l'évêque et l'abbé pénétrèrent ensemble dans la crypte. Aussitôt on en vit jaillir une lumière éblouissante, et l'édifice entier se remplit d'un surnaturel parfum. On retira les ossements de leur obscur tombeau , et on les exposa , renfermés dans une riche capse , à la vénération des fidèles. Ce fut comme une résurrection de la vieille piété poitevine. Les pèlerinages recommencèrent et se continuèrent jusqu'en 878 *.
Vers cette époque , les Normands ravageaient la France. Pareils aux plus terribles avalanches, ils ne laissaient derrière eux que des ruines. Les habitants de Poitiers , un jour, eurent peur, et, voulant arracher leur plus cher trésor à la barbarie profanatrice des envahisseurs, ils transportèrent les reliques de saint Hilaire dans la ville du Puy.
Le corps du grand évêque resta là pendant de longs siècles, comme dans un nouvel exil. Enfin la Providence permit qu'une partie en
* M. le chanoine Aubert, Hisl. gén. du Poitou, 1. V, p. 358 et 410 , note 13. — Le petit livre de la Miracvlevse découverte, dit « enuiron l'an neuf c«nt».
fût rendue à sa ville natale. On verra comment et dans quelle circonstance , si l'on veut bien •lire les curieuses pièces ci- dessous. Nous les extrayons d'un petit volume en tête duquel M. l'abbé Brumault de Beauregard, vicaire général capitulaire , curé de la cathédrale de Poitiers, plus tard évêque d'Orléans, a écrit de sa main :
(t Ce petit livre appartient spécialement aux archives de l'église Saint- Hilaire,' auxquelles je le donne. Il est fort rare, et je l'ai cherché longtemps. Il en existe cependant deux autres : l'un dans la bibliothèque de dom Mazet, ancien historiographe du Poitou; l'autre dans la châsse des reliques de saint Hilaire, où il a été anciennement renfermé avec les procès-verbaux... »
Ce précieux document nous a été commumuniqué avec une insigne bienveillance par M. l'abbé de la Forest, curé de Saint-Hilairele-Grand.
à54 VIE DE SAINT HILAIRE