‹ Vie de Saint Hilaire, év`eque de Poitiers, docteur et P`ere de l'ÉgliseChapitre 30 sur 56 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Tel fut le trépas de ce grand saint dont nous avons essayé d'écrire la vie. 11 mourut doucement, sans agonie, sans effort, emporté par l'amour dans un flot de lumière.

En ce monde où nul homme n'est nécessaire, il en est cependant qui tiennent une place si grande, qu'ils laissent, en disparaissant, comme un vide immense. La société au milieu de laquelle ils vivaient sent qu'une vertu l'a quittée et que sa force en est amoindrie. Ce fut cette impression de vide et de détresse qui s'empara d'abord de la ville de Poitiers , cette fois veuve sans retour de son grand évêque.

Quand, à l'aurore, elle apprit le malheur

qui Pavait frappée, elle tomba d'abord dans cet abattement des grandes douleurs qui ressemble à l'anéantissement. Puis elle se leva tout entière et courut à la demeure du bienheureux pontife.

La dépouille d'Hilaire gisait sur l'humble couche où il avait rendu le dernier soupir. Une paix ineffable éclairait comme d'une lueur son large front couronné de cheveux blancs , ridé par l'âge et le long effort de la pensée. Jamais son noble et mâle visage n'avait paru plus beau; on eût dit que l'âme glorifiée y avait laissé en partant un reflet d'elle-même. Un parfum surnaturel emplissait la chambre et se répandait au loin.

C'est alors devant ce corps vénérable que la foule, revenue de sa stupeur première, s'abandonna à sa légitime douleur. Grand ou petit, riche ou pauvre, pas un homme qui ne pleurât. La scène de la nuit précédente se reproduisit, plus bruyante et plus cruelle encore , car cette fois il n'y avait plus d'espoir.

Mais Hilaire était connu dans toutes les

Gaules ; il était le grand homme de ce temps et de ce pays : l'écho de la douleur poitevine devait se répercuter partout. C'est ce qui eut lieu : ce grand deuil prit bientôt les proportions d'un deuil national. Quelques saints personnages ayant sans doute été surnaturellement avertis , le bruit de cette mort se répandit comme Téclair. De toutes les parties de l'Aquitaine on vit arriver des foules nouvelles ^ Moines, laïques , hommes , femmes, enfants, vieillards, malades accouraient pour prier près des restes du saint et pour saluer une dernière fois le grand évêque avant la nuit de la tombe.

De temps à autre , des cris de triomphe s'élevaient dans la rumeur des sanglots et des larmes. C'était un miracle qui venait de s'accomplir : la guérison d'un lépreux, d'un paralytique ou de quelque autre infirme.

Ravi de ces merveilles, le peuple assiégeait la demeure mortuaire et n'en quittait les abords ni jour ni nuit. On se succédait auprès

1 Biblioth. nat., ms., F. lat.,5316.

du lit funèbre. Chacun voulait contempler une dernière fois les traits augustes de Tillustre défunt. Il fallut laisser le corps exposé aux regards insatiables pendant une semaine entière ^

Cependant les évêques de la province, accourus les premiers , s'étaient réunis ^ pour délibérer sur le lieu de la sépulture. Il y eut d'abord quelques hésitations , et les avis se partagèrent. <r Aux yeux de quelques-uns, la petite basilique ^ (oi^i il avait rendu le dernier soupir) pouvait revendiquer l'honneur de posséder ce dépôt sacré. Dans les derniers jours de sa vie mortelle, Hilaire n'en avait-il pas fait en quelque sorte son tombeau? »

« Toutefois de trop graves raisons militaient en faveur de la basilique des saints martyrs Jean et Paul, pour qu'il fût possible de s'arrêter sérieusement à de tels arguments. Là, en effet, Hilaire lui-même s'était préparé son

1 Cumque corpus exanime , pro consolatione suorum atque miraculorum frequentia, diu super terram esset. (Ms. 5316.)

2 Probablemenl le troisième jour. (Voir D. Marlène, De anliq. Ecoles, ritibus , lib. III, cap. xiii, n. 3.)

3 La petite basilique de Saint-Hilaire-de-la-Celle.

sépulcre, entre ceux de sa sainte fille et de sa vénérable épouse. Comment oser le séparer dans la mort de celles qui lui avaient été si intimement unies dans la vie*? »

Il fut donc décidé qu'on respecterait les intentions d'Hilaire et qu'on transporterait son corps à l'église de Saint- Jean-et- Saint-Paul, hors des murs de la ville.

Au jour et à l'heure marqués, la foule se forma en cortège funèbre, et , précédée du clergé et des moines , se mit lentement en marche. Elle s'en allait, se déroulant au loin, innombrable comme une armée. Etait-ce un deuil? était-ce une ovation? On nesauraitledirc. Ceux-là seuls s'en peuvent faire une idée qui

1 D. Chamard, Orig. de l'Église de Poitiers , ch. xvi, p. ■'<02. — M Aussi bien, encore que la loi des Douze Tables, qui interdisait la sépulture dans l'intérieur des villes, souffrît exception, du moins au iv» siècle, en faveur des évêques désireux d'être enterrés dans leurs églises; néanmoins l'ancien usage subsistait toujours, du moins dans les Gaules. Or la peliie église où saint Hilaire avait rendu son âme à Dieu était siluée dans l'enceinte des murs de la cité. {Id.,ibid.) — D.Martène, loc. cit., lib. III, cap. xiii, n. 8., 13. — De Rossi, Inscripl. Christian, urbis Romse , t. I, p. 245, 443, 448. — S. Paulin. Nolens., Epist. xxxii , n. 10, 12. Apud Palrol. lai., t. LXI, col. 333, 336.

ont VU à Poitiers , et surtout à Orléans , aux obsèques des deux plus grands évêques de ce siècle , ces magnifiques démonstrations de la douleur publique et d'une admiration qui survit à la mort K

Déjà l'on était arrivé à la hauteur des Arènes^, quand le convoi fut tout à coup forcé de s'arrêter. Deux hommes vigoureux , portant dans leurs bras un paralytique , barrent le chemin. Ils demandent un nouveau miracle. Ils s'approchent : le malade , aidé de leur secours, étend la main et touche les pieds du bienheureux. Aussitôt il éprouve dans tout son corps une sorte de secousse : ses nerfs se détendent , la sève de la vie recommence à circuler dans ses membres, il repousse ses porteurs , se redresse et marche. Il était guéri.

' Mer Baunard, Hist. du cardinal Pie, t. II, p. 711. — M. l'abbé Lagrange, Vie de Ma^ Dupanloup, t. III, p. 475 et suiv.

2 Ante arenas. Poitiers possédait des arènes qui avaient plus de vingt mille places, avec des proportions plus vastes que celles des cirques les plus considérables de l'Italie. — (Chanoine Aubert, Hist. gén. du Poitou, liv. II, p. 139. — Mém. de la Soc. des antiq. de l'Ouest, VI, 127 et suiv.

Un immense alléluia s'éleva de toutes les poitrines, et le cortège reprit sa route au milieu des cris de joie et des hymnes d'actions de grâces.

On dit , chose merveilleuse , que tous les malades qui, ne pouvant approcher du précieux corps, pressèrent ce jour- là la main du bienheureux paralytique, furent guéris de leurs infirmités. Dieu avait déposé une vertu miraculeuse dans cette main qui avait touché les membres sacrés d'un saint. Ainsi avait-on vu jadis l'ombre de Pierre guérir des malades ^

Cependant l'on était arrivé à cette basilique de Saint-Jean-et-Saint-Paul,où Hilaire avait fait préparer son tombeau . Les prêtres descendirent dans la crypte^ creusée sous Tautel, et le corps, revêtu de ses habits pontificaux, fut solennellement déposé dans son sépulcre de marbre, entre les tombeaux d'Abra et de sa mère ^.

1 Act., V, 13.

- Il Dans une voûte basse. » ( Bouchet, Annal. d'Aquil., I" part., fo 25, édit. de 1557.) 3 11 est certain que saint Hilaire fut inhumé dans la bas!-

Tout était consommé. L'âme au ciel et le corps au sépulcre , Hilaire avait disparu de cette terre où il avait fait tant de bruit et tant de bien. Il ne restait plus de lui qu'un souvenir; mais ce souvenir était un des plus grands et des plus purs de l'histoire , et de ceux qui demeurent en éternelle bénédiction auprès des peuples. Sans doute l'Eglise devait trouver d'autres défenseurs illustres dans l'avenir; elle ne devait pas en connaître de plus intrépide, de plus infatigable, de mieux armé.

lique de Saint-Jean-et-Saint-Paul, et que celte église fut mise plus tard sous son vocable. Mais à quelle époque cette substitution eut- elle lieu? On ne saurait le dire au juste. (Dufour, V Ancien Poitou, 1826, p. 403.) Détruite, de fond en comble pendant les invasions de la première moitié du v« siècle, elle fut réédifiée, cette fois cerlainement sous le vocable de saint Hilaire, par l'ordre et grâce aux largesses du vainqueur d'Alaric. Pierre Damien et la Chronique de saint Denis disent de cette église qu'elle était richement décorée, ornée de mosaïques et de portes de bronze. Ces dernières n'ont laissé aucune trace de leur ancienne existence ; mais le musée de Poitiers possède deux précieux panneaux de mosaïques qui, exhumés du sous- sol de la nef lors de sa reconstruction récente , peuvent remonter jusqu'aux siècles mérovingiens, époque rappelée, du reste, par le couvercle en marbre du tombeau dit de Sainte-Abre. ( Voir Essai historique sur l'église royale et collégiale de Saint- Hilaire-le-Grand de Poitiers, par M. de Longuemar, 1857.)

Nul homme ne porta le front plus bas devant Dieu et plus haut devant les contradicteurs de la vérité, si puissants qu'ils fusse at ; nul n'a mieux compris son siècle et fait davantage pour le salut de ses frères.

Que celui qui veille aux immortelles destinées de l'Église en fasse naître et grandir, en ce temps et parmi nous, beaucoup qui lui ressemblent !

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