CHAPITRE II
rapportaient l'exploitation de leurs magnifiques forêts et les produits de leurs nombreux troupeaux , ont pu les amener à introduire un peu plus de commodités dans leur existence et de solennité dans les cérémonies de leur culte t cette source de tentations terrestres leur a été complètement enlevée par la révolution française. Au reste , si Ton était tenté d'ajouter foi à ces accusations de relâchement injustement(1 ) adressées à un ordre qui n'eut jamais besoin de réforme , que l'on aille examiner de près les détails de la sainte vie que continuent de mener aujourd'hui les religieux de la Grande-Chartreuse. On les voit , ces hommes dignes des premiers siècles de l'église , ne faisant qu'un repas par jour pendant plus de la moitié de l'année , ne vivant presque que de légumes , couchant sur la dure, et ne faisant trêve qu'une fois par semaine à la sévère loi de la solitude et du silence. On peut les suivre , quand ils inter-
(1) Le père Ducreux, dans la Vie de saint Bruno, page 115, prétend même qu'à certains égards la règle actuelle est plus sévère et plus pénible que la règle ancienne. Ainsi les chartreux chantent les mêmes offices qu'ils psalmodiaient autrefois; ils ont souvent deux messes conventuelles qu'ils chantent, au lieu d'une qui était jadis psalmodiée. C'est apparemment pour pouvoir supporter le surcroît de fatigues qui résulte de ces prescriptions nouvelles, que les chartreux ont un peu diminué de la rigueur de leurs abstinences.
VIE DE SAINT HUGUES
rompent péniblement leur sommeil de chaque nuit , et qu'ils se rendent de leurs cellules dans l'église du monastère , afin de chanter les louanges de Dieu , et de prier pour les gens du monde , qui emploient si souvent ces mêmes heures aux vices ou aux plaisirs frivoles. Quel intéressant spectacle , que celui que présentent vers minuit , aux lueurs vacillantes de quelques pâles flambeaux , ces religieux vêtus de blanc 7 debout et rangés avec recueillement le long de leurs antiques stalles ! Qu'il fait beau les voir, au moment de l'adoration , se baisser tous à la fois , comme s'ils étaient saisis d'un transport unanime d'humilité , prosterner leurs fronts chauves dans la poussière , et baiser cette terre à laquelle ils semblent impatients de laisser leurs dépouilles ! Quelle ineffable impression on éprouve sous ces cloîtres et à l'ombre de ces forêts sacrées qui ont été parfumées depuis saint Bruno de l'odeur de tant de vertus! L'ame qui s'est fatiguée et ternie au souffle d'un monde sceptique et corrompu semble puiser une jeunesse nouvelle dans ce contact vivifiant d'une foi pure et fervente