CHAPITRE IV
les services les plus humbles et les plus bas. Ce fut au point que le vénérable Guillaume , prieur de Saint-Laurent , dont il partageait la cellule (1 ) , se plaignait affectueusement de ce qu'un si grand évêque le servait plutôt à la manière d'un valet que comme un compagnon de retraite. Il ne lui était pas possible , ajoutait-il, toujours prévenu par une vigilance qu'il ne venait pas à bout de devancer , de faire aucune de ces œuvres de domesticité , dont chacun , suivant la règle , aurait dû s'acquitter à tour de rôle : la peine qui aurait dû être partagée entre eux deux était , pour ainsi dire , usurpée par saint Hugues tout seul. 11 arriva même que ce pieux évêque se laissa tant absorber et s'oublia tellement dans les contemplations et les exercices de cette vie érémi tique, que Bruno se crut obligé plus d'une fois de l'engager à abréger des retraites au désert trop prolongées pour un pontife chargé du soin d'un nombreux troupeau , et à quitter sa modeste cellule pour son manoir épiscopal.
Vers la même époque , saint Hugues , enflammé d'émulation par les exemples de simplicité , de pauvreté et d'humilité que les
fl; Il paraît que dans les premiers temps chaque cellule de la Chartreuse était habitée par deux personnes; mais cet usage ne dura pas long-temps.
apôtres donnèrent dans les premiers temps de l'église , voulait aller à pied faire ses visites pastorales et ses prédications , vendre ses chevaux et ses équipages et en distribuer le prix aux indigents. Mais Bruno lui remontra que cette démarche le ferait accuser de singularité par les autres évêques; que lui-même s'en ferait peut-être intérieurement un sujet d'orgueil , et qu'étant peu accoutumé à l'exercice de la marche il ne pourrait pas supporter des courses forcées dans les chemins âpres et montueux de son diocèse.
C'est ainsi que le solitaire retiré du monde enseignait la sagesse du siècle à l'évêque qui était obligé d'v vivre.
Cependant le mépris de saint Hugues pour les soins de la chair, et son ardeur pour les choses du ciel , ses jeûnes , ses lectures , ses méditations et ses autres pieux exercices altérèrent sa santé naturellement délicate. Dans les quarante dernières années de sa vie , il eut des infirmités et des souffrances presque continuelles. De plus , il fut assailli par des tentations pareilles à celles que lui donnèrent , sur sa vocation àl'épiscopat, ces doutes que Grégoire VII put seul apaiser. Il se purifiait dans ces épreuves comme l'or dans la fournaise , et sa tendre dévotion envers Dieu s'en accroissait encore , de même que sa vive sensibilité pour ceux qui souffraient