‹ Vie de Saint Hughes, évêque de GrenobleChapitre 46 sur 108 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

il ne trouvait point de réponse , à défaut de raisons , il recourut aux injures , et s'écria qu'on savait bien que l'évêque de Grenoble avait l'habitude du mensonge et de la calomnie. « Dites » dans quelle circonstance et à quelle occasion » j'ai pu trahir la vérité, » répliqua le saint évêque avec calme. La dignité de ce langage produisit un tel effet sur l'auditoire et imposa tellement à Guigues III , qu'il balbutia une sorte de rétractation de l'indigne outrage auquel la colère l'avait entraîné ( 1 097).

Cependant, malgré le succès que saint Hugues venait de remporter , l'archevêque de Vienne ne rendit aucun jugement , soit qu'il voulût ménager son puissant voisin , le comte d'Albon , soit qu'il eût l'intention de se venger de l'évêque de Grenoble.

Dans ces temps de troubles et de confusion , il n'était pas toujours facile d'obtenir justice. Point de tribunal supérieur , point d'autorité centrale qui pussent servir de ressource à l'opprimé contre l'oppresseur. Alors on s'estimait heureux de pouvoir recourir aux châtiments spirituels, dont l'effet moral était si sûr, pour atteindre ces grands coupables placés au-dessus de toutes les lois sociales. L'excommunication et l'interdit furent presque toujours employés à cette époque en faveur du pauvre contre le riche , du faible contre le puissant , des nations

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asservies contre de tyranniques conquérants.

Les papes et les évêques , vrais redresseurs des torts dans ces temps d'anarchie féodale , s'appuyèrent souvent avec bonheur sur la foi populaire pour réprimer les abus de la force brutale chez les farouches héritiers des barbares du nord.

Saint Hugues , dans l'intérêt de son église envahie et opprimée , crut devoir faire usage de ces armes spirituelles contre le despote féodal du Graisivaudan ; il lança Pana thème contre le comte d'Albon.

Loin de se montrer effrayé et de devenir plus tlexible , Guigues ne respira que fureur et vengeance. Il alla insulter et attaquer le saint évêque jusques dans son palais , le contraignit de fuir et de quitter Grenoble (1 097).

A tant de persécutions , Hugues n'opposa qu'une résignation courageuse. Il se retira dans le royaume de Naples , où il alla demander des conseils et des consolations à saint Bruno t qui était alors dans la chartreuse de la Torre, en Calabre. Hugues , après s'être consolé et fortifié dans les entretiens du saint solitaire , revint à Salerne , où une maladie grave le retint pendant près de deux ans.

Pendant ce temps , le comte Guigues était toujours sous le poids de l'excommunication.

Or , par une bulle d'Urbain II , rendue dans le

CllAPITRE V.

temps des démêlés de saint Hugues avec Gui , il était défendu de recevoir à la communion de l'église celui qui aurait été interdit par l'évêque deGrenoble(1 ).Le comte d'Albon n'aurait donc pu se faire relever de cet interdit que par le souverain pontife ; mais il savait bien que ce moyen ne lui réussirait pas , car il connaissait tout le crédit dont saint Hugues jouissait à la cour de Rome.

On sait quelle était alors la puissance de ces foudres spirituelles. Le roi ou le seigneur le plus disposé à les braver , gêné chaque jour dans toutes ses démarches , repoussé du seuil des églises , abandonné comme un pestiféré par ses serviteurs les plus religieux , voyait chaque jour miner et décroître sa puissance dans l'esprit du peuple , alors si uni d'affection et de sympathie avec le clergé chrétien.

Le comte d'Albon se lassa du scandale de sa révolte religieuse et de l'opposition sourde à laquelle elle donnait lieu. Il comprit quel tort il s'était fait dans l'opinion en persécutant un prélat qui était si respecté par toutes ses ouailles, et qui leur était devenu plus cher encore par

(1) Cette bulle est citée dans le cartulaire 23 de saint Hugues : Constituimus atque cemtmu* ut interdictos a vobit et excommunicatos in communionem recipere nemo pr assumât.

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son exil et par ses infortunes. En conséquence , il témoigna ses sentiments de repentir et ses désirs de réconciliation à saint Hugues , dont il sollicita le retour. Il lui fit dire en même temps que , pour éviter à l'avenir de nouvelles contestations , il consentait à diviser avec lui ce dont ils avaient joui jusqu'alors en commun.

Hugues se rendit aux vœux de Guigues d'Albon et revint à Grenoble. L'évêque et le comte nommèrent de part et d'autre des officiers de leurs maisons (1 ) , pour procéder à la transaction et au partage qui devaient terminer leurs différends ; ces commissaires firent divers lots à peu près égaux , et les hommes de l'évêque laissèrent le choix à ceux du comte.

Dès que saint Hugues eut ainsi terminé ce procès à l'amiable , son premier soin fut d'assembler un synode ( 1 098 ). Le comte Guigues y comparut , et , par un changement tout à fait imprévu , cet homme , auparavant si entier et si violent , se montra plein de douceur et de charité. Il fit diverses libéralités à l'église , et en présence des chanoines , du collège des prêtres , des diacres et des clercs , il se démit solennellement, aux pieds des autels , des rede-

(l) Voir à la fin du volume une dissertation sur les noms et les fonctions des oiTlciers des évèques de Grenoble et des premiers comtes d'Albon , n© 4.

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