CHAPITRE Xn
au zèle de son successeur , et il se retira quelque temps dans ce monastère de Chartreuse qu'il avait toujours tant aimé. Cela résulte d'une lettre écrite à Innocent II par le prieur Guigues, dans laquelle ce dernier dit qu'il avait auprès de lui Févêque de Grenoble , alors accablé de vieillesse et hors d'état de travailler pour son diocèse. Il en parle avec un tendre respect et l'appelle son père.
C'est probablement à cette époque que se rapportent les sollicitudes touchantes que manifestait saint Hugues relativement au salut du plus implacable de ses persécuteurs , le comte d'Albon. Il disait qu'il n'en désespérait pas à cause du repentir que ce seigneur avait témoigné , et qu'une fin chrétienne avait pu racheter pour lui les emportements d'une vie fougueuse et criminelle. « J'ai tant prié , disait-il , pour )> obtenir sa grâce auprès de Dieu 1 » C'est ainsi qu'il pratiquait admirablement le précepte évangélique d'aimer ses ennemis.
Quand il fut de retour à Grenoble , Hugues , miné par la souffrance , tomba dans un épuisement presque absolu. Un phénomène assez singulier se présenta dans son état moral. Il perdit complètement la mémoire des choses temporelles et terrestres , mais il conserva le
(1) Epistolœ Guigonis.
VIE DE SAITNT HUGUES
souvenir des choses spirituelles et célestes , de la manière la plus lucide et la plus distincte. Ainsi il faisait ses prières ordinaires , récitait les psaumes et les commentait avec une merveilleuse éloquence ; il semblait que son ame habitât déjà le ciel , pendant que tout le reste de son être tombait en dissolution sur la terre.
Des pères et des frères convers de la Grande- Chartreuse , de celle de Chalais et de celle des Escouges (1) étaient venus pour entourer saint Hugues de leurs soins affectueux , et pour l'assister dans tous ses besoins spirituels. Jamais ce saint prélat n'avait eu autant de mansuétude à Tégard de ses domestiques et de ceux qui le servaient. Tout ce qu'il désirait , il le demandait comme une grâce pour l'amour de Dieu. Les maux qui affaiblissaient son corps semblaient n'avoir fait que fortifier son humilité et sa piété.
Godefroy , évêque de Chartres , vint le voir
(1) Aderant namque ad serviendum et, tam exsociitpropriis, quamex nostra et calesiensi, nec non et excubienrt domibus, octo vel novem, etc. (Guigo). La séparation du monastère de Chalais d'avec celui de la Grande-Chartreuse n'était donc pas tout-à-fait consommée, malgré la bulle d'Honorius ; en conservant le costume de chartreux , les moines de Chalais avaient gardé sans doute plus d'un rapport, non-seulement de coutume, mais encore de déférence et d'affection , avec leurs anciens frères de saint Bruno. ( Voir aux pièces justificatives.)