‹ Vie de Saint Hughes, évêque de GrenobleChapitre 95 sur 108 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Hugues, afin de réunir tous les documents que nous avons pu nous procurer sur les annales ecclésiastiques de la localité pendant le gouvernement des deux prélats dont nous avons écrit la vie.

Enfin, en terminant cet ouvrage par la liste chronologique des évêques de Grenoble , nous présentons une rapide analyse de toute l'histoire du diocèse, depuis rétablissement du christianisme jusqu'à nos jours.

Dans les notes , nous avons cru devoir publier, comme pièces justificatives, des extraits de manuscrits, des chartes et des actes qui , pour la plupart , n'ont pas encore été imprimés.

Flebat quotidie, et incredibili

desiderio conversations anliquœ recorda-

batur Concurrebant episcopi , pres-

byteri , matronœ

at ille nibil aliud nisi solitudinem

mcditabatur.

(Lettres de saint Jérôme, liv. 3, lettres.

Vie de saint Hilarion.)

Saint Hugues , comme nous l'avons dit dans sa biographie , avait vu l'offre de sa démission repoussée par plusieurs souverains pontifes , quand il fit de nouveaux efforts pour la faire agréer par Innocent II. Sa demande fut appuyée par le clergé de Grenoble et par Guigues, prieur de Chartreuse , qui écrivit au pape une lettre

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fort pressante (1 ) à ce sujet , en chargeant l'abbé de Pontigny, qui allait à Rheims,dela remettre lui-même au chef de réglise. Cette lettre fut lue au concile de Rheirns , en présence du pape Innocent , dont le roi de France baisa publiquement les pieds. Ce fut alors qu'Innocent II exempta saint Hugues des fonctions que ses infirmités le mettaient hors d'état de remplir , et que , d'après la désignation de ce saint éyêque , il lui donna pour coadjuteur et pour successeur un religieux de la Chartreuse , appelé Hugues comme lui.

Hugues II prit donc, dès l'année 1130, les rênes de l'administration du diocèse de Grenoble. En 1132, la même année où il eut la douleur de perdre son saint prédécesseur, il eut à gémir sur un grand désastre , qui vint porter la ruine et Teffroi au sein des déserts de la Chartreuse. Du haut des rochers des Alpes qui dominent le monastère il se détacha une immense quantité de neiges , qui vinrent fondre sur les cellules des chartreux et les renversèrent toutes , excepté une ; six moines et un novice furent enveloppés dans les ruines de ces bâtiments : un seul y fat retrouvé vivant au bout de

(1) Cetle lettre était en même temps une éloquente exhortation au nouveau pape sur les devoirs qu'il avait à remplir envers le monde entier, que Dieu lui avait donné pour diocèse.

VIF, DE HUGUES II. 273

douze jours (1); c'était un religieux (2) appelé Arduin et Lorrain de nation. Il se trouva sans blessures et jouissant de la plénitude de ses facultés intellectuelles. « Il parla peu à ses confrères , dit dom Cellier ; il se confessa , reçut l'extrême-onction et l'eucharistie, et s'endormit ensuite dans le Seigneur avec une grande tranquillité (1 1 32). »

Pierre-le- Vénérable , abbé de Cluny , adressa au prieur Guigues , à l'occasion de cet événement, une lettre remarquable où est empreinte dans toute sa récente vivacité l'émotion produite dans le cœur du saint abbé par la nouvelle du terrible fléau qui avait frappé la Chartreuse (3).

Le prieur Guigues reconstruisit le monastère dans l'endroit où il est maintenant , et il fit faire de très-beaux aqueducs pour y amener les eaux. Hugues II , sur sa demande , fit venir de la Chartreuse des Portes quelques religieux pour

(1) Saint Etienne d'Obazine dit dix; mais dom Le Goutteux, ordinairement si judicieux et si exact, dit expressément douze jours ainsi que dom Cellier.

(2) Dom Cellier place cet événement sous l'année 1133 , mais dom Le Coulteux me parait établir solidement qu'il a eu lieu en 1132, vers la fin du mois de janvier ; suivant lui, Arduin mourut le 3 février.

(3) Dom Le Coulteux , Annal, ordin. carthus. , anno 1132. et Optra Pétri eluniacensi* , lib. 4 , epixt. 12.

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repeupler le chef-d'ordre devenu presque désert, puis il vint consacrer la nouvelle église élevée par les soins de Guigues(1 ).

Hugues II ne semblait pas appelé à éprouver dans le gouvernement spirituel et temporel de son diocèse les mêmes difficultés que son prédécesseur : son clergé était remarquable par la régularité de ses mœurs et la ferveur de sa piété. Plusieurs monastères de divers ordres religieux florissaient dans son diocèse ; il vivait dans la concorde la plus parfaite avec son métropolitain.

D'un autre coté, Grenoble avait été embelli, agrandi et doté de plusieurs établissements utiles. Les comtes d'Albon , qu'illustraient des alliances princières et royales , et dont la puissance s'accroissait tous les jours , donnaient à cette ville une nouvelle importance en la choisissant pour le siège principal de leur com\ Le dauphin Guigues et les seigneurs du Graisivaudan semblaient ne devoir plus renouveler contre Févêque de Grenoble des tentatives d'empiétements dont leurs pères ou eux-mêmes avaient reconnu l'injustice à l'égard de saint Hugues. Ainsi la mission de Hugues II paraissait être, non plus de lutter, de réformer et de créer, mais de faire observer les sentences rendues et les

(1) Ex tabul. eccles. gratianopolit. , lilt. A , lib. 99,999 , no 183-198 cité par l'abbé Barthélémy dans son manuscrit.

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arrangements pris, de main tenir les réformes et d'améliorer les créations qu'il trouvait faites. Cette mission a bien aussi ses difficultés et ses périls. Quand un changement de règne arrive, les passions long-temps comprimées réagissent contre les barrières qui leuravaient étéimposées, et elles finissent par les briser , si une main ferme ne vient pas arrêter et repousser leurs efforts.

Hugues II se montra digne de la tâche qui lui était confiée. Successeur de saint Hugues , il rappelait sa sagesse et ses vertus , et semblait le faire revivre tout entier (1). Ses éminentes qualités lui concilièrent les suffrages , non-seulement des princes de l'église , mais même des grands du siècle. Sa réputation ne tarda pas à franchir les limites de son diocèse , grâces à des événements qui firent grand bruit dans la chrétienté et auxquels son nom se trouva mêlé de la manière la plus honorable.

Pour faire comprendre ces événements au lecteur , il faut nous reporter à l'histoire de France de ce temps.

Louis-le-Gros venait d'associer au trône son fils Louis-le-Jeune , et un certain nombre de seigneurs et de prélats témoignèrent leur mécontentement de ce qu'ils n'avaient pas été con-

(1) Hugonis personam redivivam exhibebat. (Ephémérides de la Grande-Chartreuse, manuscrit de dom Masson.)

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suites sur le choix du nouveau monarque* Ils voyaient avec regret que leur droit prétendu d'élection à la couronne de France allait par là recevoir le dernier coup et faire définitivement place au droit héréditaire de primogéniture que les successeurs de Hugues-Cape t s'efforçaient d'établir. Cependant plusieurs membres du haut clergé prirent parti pour la royauté qui leur offrait un appui contre les violences et les exactions des seigneurs féodaux , et ce fut dans quelques diocèses de France la source de dissensions qui amenèrent des scènes sanglantes.

Etienne , évêque de Paris , était , à ce qu'il paraît , au nombre des partisans de l'extension du pouvoir monarchique , en même temps qu'il était un réformateur zélé de tous les abus qui tombaient sous sa judiriction. Il avait pour soutiens et pour auxiliaires plusieurs ecclésiastiques d'un mérite distingué , et entre autres Thomas, prieur de Saint-Victor. Mais il comptait en même temps dans le sein même de son clergé une faction nombreuse d'opposants , à la tête desquels se trouvait l'archidiacre Thibaud. Cette faction entretenait des trames secrètes avec les seigneurs mécontents du voisinage.

Or, à la prière du roi Louis-le-Gros, l'évêque Etienne était allé à Chelles (1 ) pour réformer

(1) Fleury , tom. 14, page 462.

Digi

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quelques abus qui s'étaient glissés dans ce monastère. Etienne était accompagné de Thomas , prieur de Saint-Victor , de quelques autres abbés , de plusieurs chanoines et d'un grand nombre de clercs. En revenant de Chelles , comme l'évêque et son cortège passaient près du château de Gournay , ils furent attaqués par les neveux de l'archidiacre Thibaut , et par quelques vassaux du sire de Gournay , qui leur avaient dressé une embuscade sur le chemin.

Ces misérables fondirent l'épée à la main sur le cortège inoffensif et désarmé de l'évêque : ils se frayèrent par le meurtre une route jusqu'à lui , et frappèrent entre ses bras Thomas , prieur de Saint-Victor. Ils le menacèrent de lui faire subir le même sort , s'il ne se retirait pas sur-le-champ ; mais le courageux prélat , sans s'effrayer de leurs emportements homicides , se jeta au milieu de leurs épées , et retira de leurs mains le prieur de Saint-Victor , couvert de mortelles blessures. Il l'exhorta alors à se confesser et à pardonner à ses ennemis.

Thomas fit de bon cœur ce que réclamait son évêque ; il demanda la rémission de ses péchés avec une grande componction , reçut le saint viatique , protesta devant tout le monde qu'il mourait pour la justice , et rendit ainsi le dernier soupir.

Ces choses se passèrent le 20 août 1 1 33. Peu

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de jours après l'archevêque de Paris (1 ) publia un mandemeot par lequel il excommuniait les auteurs de ce meurtre et tous leurs complices. Puis , effrayé de l'attitude d'insolente audace que prenait l'archidiacre Thibaud , et de l'appui que prêtaient plusieurs seigneurs puissants à cet indigne prêtre , il s'enfuit de Paris , ou il ne se croyait plus en sûreté, et se réfugia à Clairvaux. De là , il écrivit à Geoffroy , évêque de Chartres , légat du Saint-Siège , pour lui faire connaître le funeste événement qui venait d'avoir lieu. Geoffroi s'empressa de convoquer à Jouarre , diocèse de Meaux , un concile pour juger les auteurs du meurtre de Thomas , prieur de Saint-Victor.

Hugues II , évêque de Grenoble , et Guigues , prieur de Chartreuse , écrivirent à ce sujet , aux pères du concile , une lettre remarquable , dont voici les principaux passages :

« Aux seigneurs et révérends archevêques , m évêques et autres dignitaires ecclésiastiques w réunis au présent lieu pour défendre la jus- >» tice , Hugues appelé à l'épiscopat de Gre- )» noble et tous ses fils en Jésus-Christ ; Gui- » gues , serviteur inutile des pauvres chartreux , » et avec lui tous ses frères , s'efforçant de con- » naître les volontés de notre seigneur Jésus-

(1) Orderic , passim.

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» Christ , et après les avoir connues , de les m accomplir avec fermeté.

» Quoique la mort violente du bienheureux » Thomas et de tous ceux qui , après avoir eu » leurs étoles couvertes du sang de l'agneau , » ont été reçus aux célestes demeures , ne doive » pas manquer de punition parmi les hommes ; » cependant , pour que l'église de Dieu ( sans » laquelle il n'y aurait de salut ni pour les in- » térêts publics , ni pour les intérêts privés ) , ne » laisse pas échapper l'occasion d'exercer Futile » sévérité de la discipline , nous vous supplions » de vous revêtir de l'armure de la foi , et , à » l'exemple des bienheureux apôtres Pierre et » Paul , sévissant contre Simon et Ananie , et » du Seigneur lui-même chassant les vendeurs » du temple , de tirer le glaive des rigueurs » ecclésiastiques contre de sacrilèges homicides, » et de les priver , s'il se peut , de tous leurs » bénéfices et de tous leurs offices privés. De » manière qu'en apprenant votre sentence, tout » Israël soit saisi de crainte , et que nul ne soit » tenté de marcher sur les traces de ces grands

» coupables Si, non contents d'arracher

» au criminel le fruit qu'il espérait retirer de » son œuvre d'iniquité , vous ne lui infligez pas » encore un châtiment , aucun de nous ne sera )» à l'abri de semblables attentats. Priez pour » nous , et ayant élevé vers le ciel vos mains

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ï» sacrées , répandez vos bénédictions sur la por- )> tion du monde où nous habitons. Que Dieu » nous fasse participants de vos bonnes œuvres » et des mérites des saints , etc. »

Hugues II fut porteur de cette lettre au concile de Jouarre , et il obtint qu'on frappât d'excommunication tous les auteurs , provocateurs et complices de l'attentat commis sur la personne du prieur de Saint-Victor.

A ce moment , saint Bernard revenait d'Allemagne , où il avait réconcilié les neveux de Conradet de Frédéric avec l'empereur Lothaire. On lui donna avis que l'archidiacre Thibaud s'était adressé à Rome pour se justifier du meurtre dont le concile de Jouarre l'avait reconnu coupable. Afin d'empêcher le Saint-Père de laisser surprendre sa religion , saint Bernard lui écrivit une longue lettre pour lui expliquer ce qui avait porté Thibaud à commettre ce crime. Ce dernier , disait-il , avait eu à essuyer souvent les vifs reproches que lui faisait , au sujet de ses exactions illicites , le vertueux Thomas , abbé de Saint-Victor , et il avait juré la mort du saint abbé , pour se délivrer de ces importunes réprimandes. Saint Bernard (1 ) termine sa lettre en demandant qu'on ferme l'accès des fonctions sacerdotales aux gens d'une haute

(1) Ep. 158-15».

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naissance , ou qu'une haute naissance ne soit pas pour les ecclésiastiques un brevet d'impunité.

Pierre de Cluny écrivit aussi au pape dans le même sens , et Innocent II répondit par un bref qui renfermait la sentence du concile de Jouarre , en y ajoutant que Thibaud et ses complices seraient privés de tous les bénéfices qu'ils pourraient posséder.

C'est ainsi qu'au début même de son épiscopat , Hugues II vit son nom honorablement associé à ceux des plus grands hommes de la chrétienté , qui s'accordèrent tous à proclamer avec lui que Ton ne devait pas étouffer la justice par la crainte d'augmenter le scandale.

Il est à remarquer aussi que Pacte de violence de Thibaud , en soulevant contre lui et contre son parti les pères de l'église et l'autorité du Saint-Siège , ne servit qu'à affermir le pouvoir royal auquel il avait eu pour but de porter une atteinte au moins indirecte. Louis-le-Gros profita d'autant mieux de ces démêlés , qu'il parut y rester complètement étranger. Il fut en cela sagement conseillé par l'abbé Suger , l'un des plus grands ministres qui aient honoré la France.

Hugues II , en revenant du concile de Jouarre, eut à déployer la fermeté de son caractère dans l'administration intérieure de son diocèse. Pour

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qu'on puisse bien apprécier sa conduite , il faut reprendre d'un peu plus haut le récit des faits que nous allons signaler , et qui amenèrent une lutte très-animée entre l'évêque de Grenoble et quelques-uns de ses principaux officiers.

Saint Hugues avait eu autrefois des difficultés au sujet de l'office de célérier (1 ) que Guillaume Liotard tenait en fief des évêques de Grenoble. Le célérier était chargé des clés du palais de Févêque , et avait l'intendance de la dépense de la maison. En inféodant cet office , les évêques y avaient attaché un domaine à Saint-Martinde-Miséré , et une maison à Grenoble , avec cette condition que si le célérier commettait des fraudes dans son administration , il serait privé de son emploi , et que son fief ferait retour à l'église. La contestation que Guillaume Liotard et ses fils avaient élevée contre saint Hugues fut terminée par une transaction. Non-seulement saint Hugues avait pris la précaution de faire écrire cette transaction en sa présence , mais encore il avait voulu que plusieurs de ses chanoines et plusieurs autres personnes fussent témoins de l'adhésion qu'y donnèrent les enfants de Guillaume. Cependant , à peine fut-il

(1) Voir aux pièces justillcatives la dissertation de l'abbé Barthélémy sur les officiers des comtes d'Àlbon et des c?êques.

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mort que les jeunes Liotard élevèrent de nouveau les injustes prétentions qu'ils avaient euxmêmes anéanties d'avance par leur acquiescement solennel à la transaction de leur père.

Guillaume , en soutenant sa première contestation , n'avait pas toujours été de bien bonne foi , tnentitus fuerai (1) ; ses fils allèrent bien plus loin encore. Quand Hugues II leur opposa leur acte d'acquiescement , ils ne gardèrent aucune mesure dans l'outrage et la calomnie dont ils essayèrent de salir la mémoire sans tache du saint évéque ; ils soutinrent que l'arrangement qu'ils avaient fait était tout autre que celui qui résultait de l'acte de saint Hugues , et qu'ils n'étaient pas tenus de s'y conformer , parce qu'il avait été écrit en leur absence. La renommée si pure de saint Hugues avait suffi pour repousser une aussi flétrissante imputation. Hugues II crut pourtant ne devoir rien négliger pour la détruire légalement. Persuadé que Liotard et Arthaud , son frère , n'oseraient pas soutenir au grand jour de la justice leur odieuse imposture , il les cita devant sa cour judiciaire, qui était composée d'hommes recommandâmes pour leur haute sagesse , et à laquelle s'adjoignirent deux prélats étrangers ,

(i) Cartul. premier, acte 131 et fol. 56. Voir aux pièces justificatives.

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Ayral , évêque de Maurienne , et Odolric , évoque de Die. En présence de cet auguste tribunal , on ne vit pas fléchir l'orgueilleuse effronterie des deux calomniateurs. Ils osèrent encore persister dans leur absurde et infâme imputation contre saint Hugues.

Hugues II poursuivit avec vigueur la réparation d'une injure aussi grave. Il retrouva heureusement quatre des témoins de la transaction arguée de faux» C'étaient Pierre Belin, Rigaud 1 Girard de Savoie , et Richard , chanoine d'Oulx. Ils affirmèrent tous que la transaction à laquelle ils avaient assisté et qu'ils avaient entendu plus tard dicter par saint Hugues lui-même était reproduite avec fidélité dans l'acte qu'on leur présentait. En conséquence , les Liotard furent condamnés par la cour de justice de l'évêque à se conformer à la teneur de cet acte , dont la sincérité était ainsi authentiquement prouvée , et a faire hommage à Hugues II de la célèrerie.

Les Liotard se soumirent à cette sentence sévère et ne contestèrent plus la validité de la transaction qu'ils avaient arguée de faux.

Au risque de s'attirer l'inimitié d'une famille puissante , Hugues II avait cru , dans l'intérêt de la renommée de son prédécesseur , ne devoir faire aucune concession dans cette circonstance. Il donna la plus grande solennité à la sentence rendue contre les Liotard , et il fit faire le récit

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de toute cette contestation par le prieur de Cornillon et par celui de Saint-Laurent. L'énergie de Hugues II ne diminua pas son crédit auprès de la noblesse et lui fit grand honneur dans le clergé et dans, le peuple.

Grâces à la haute considération qu'il s'était attirée par son administration éclairée et prudente , Hugues II acquit beaucoup d'autorité et d'influence dans son diocèse. Il s'en servit pour achever une réforme déjà commencée dans le chapitre de Grenoble , et pour faire sanctionner à ses chanoines , par une émission de vœux, la vie commune ou cénobi tique que saint Hugues leur avait déjà fait embrasser. On les appela alors chanoines réguliers de saint Augustin , parce que ce grand saint est regardé comme l'instituteur de la vie commune pour les ecclésiastiques. Innocent II approuva et sanctionna cette réforme par une bulle datée de Pise.

Pendant quelques années , Hugues H eut la consolation de maintenir la paix dans son diocèse. Il se trouvait à la tête d'un clergé respectable par ses mœurs et sa régularité. Les lois saintes de l'église étaient partout observées ; on fuyait même en secret ce dont autrefois on avait trop peu rougi en public. Les seigneurs respectaient les droits des églises et l'autorité de l'épiscopat.

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Cependant cette heureuse paix devait encore être troublée par Guigues IV , comte d'Albon , qui essaya , à l'exemple de son père , de consommer de nouveaux empiétements sur les droits et les propriétés de l'église de Grenoble.

Guigues IV fut , comme on sait , le premier de sa race qui ait porté le nom de Dauphin.

Son caractère était bouillant et impétueux ; il supportait avec impatience et jalousie la rivalité de l'influence épiscopale. Il était peu religieux et dévoré d'ambition. Peut-être qu'une contestation de peu d'importance aurait été le principe des plus funestes discordes entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique , et qu'on aurait vu Hugues II persécuté , proscrit comme saint Hugues , si des conseils de paix et de modération n'eussent pas adouci l'humeur impérieuse de Guigues dauphin. Ce prince avait épousé Marguerite de Bourgogne , nièce de Calixte II ; la nouvelle comtesse d'Albon , quoique douée de tous les attraits qui peuvent captiver le cœur d'un époux (1 ) , n'avait d'abord trouvé en lui qu'une dédaigneuse froideur. Mais à force de vertu et d'adresse , elle était parvenue à civiliser un peu cette nature inculte et barbare , et à prendre sur cet esprit altier un immense empire. Elle en profila pour le porter à

(1) Vita Hargaritœ albonensis, acanonico Guglielmo.

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concilier des différends qui auraient pu devenir des germes de sanglantes discordes. Sa pieuse influence fut aidée de celle de la princesse Mathilde , mère du jeune dauphin.

Dès le commencement de Pépiscopat de Hugues II , Guigues avait eu avec lui un léger différend à l'occasion du péage de l'Isère , dont chacun revendiquait la propriété. Cette première contestation avait été réglée entre eux par Tévêque de Die (1). Bientôt après, le comte d'Albon voulut s'arroger la juridiction de Gières, de Venon et de quelques autres fiefs. A la prière de sa femme , il consentit à prendre des arbitres , et à s'en rapporter à ce qu'ils décideraient relativement à cette juridiction contestée. Odolric , évêque de Die , Guillaume II , doyen du chapitre de Grenoble , et les chanoines Othmar, Pierre Belin , Pierre de Porte- Traîne furent les arbitres choisis par l'évêque. Ceux du dauphin furent Aynard de Domêne , Pierre de Vizille , Pierre Chabert et Amat d'Avignon. Les arbitres s'étant mis d'accord sur les points principaux , rédigèrent le traité et le soumirent au comte d'Albon et à Hugues II,

(1) Le Coulteux, ann. 1133, Annal, ordin. carthus. Cette contestation, à ce qu'il paraît , recommença quelque temps après. Le litige dont nous faisons mention , d'après l'acte cité plus bas, parait avoir été produit par des difficultés nouvelles du dauphin Guigues.

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qui le ratifièrent , en se donnant l'un à l'autre le baiser de paix (1 ). Un seul article n'avait pas été décidé par les commissaires : c'était la juridiction sur Venon ; ils n'avaient pas pu s'éclairer suffisamment sur la question de savoir à qui en étaient la possession et l'usage. Ils proposèrent aux deux parties de s'en rapporter à la décision de Mathilde , qui avait été témoin de toutes les contestations entre Guigues III et saint Hugues. Hugues II , qui était plein de vénération pour les vertus de cette princesse , accepta sur-le-champ cette proposition , et se rendit au château de Vizille , où elle avait fixé sa résidence. Mathilde prononça contre son fils, et donna gain de cause à l'évêque. Guigues se soumit à la sentence de sa mère ; il jura de respecter et d'observer toutes les clauses de la transaction que son père avait passée avec saint Hugues.

Quelque temps après Hugues II fut appelé avec Odolric , évêque de Die , à consacrer l'église de la Chartreuse des Escouges , près de Saint-Gervais ( 1 139). Le jour indiqué pour cette cérémonie était en même temps celui où devaient être soumis à son arbitrage des démêlés qui pouvaient devenir sanglants entre plusieurs seigneurs de la contrée.

(I) Dato vicissim osculo. (Cartnl. de s. Hugues, acte 127.)

VIE DR HUGUES II. 289

Nous avons vu (1 ) que la montagne des Escou ges avait été donnée , sous les auspices^de saint Hugues, à des religieux de Tordre de saint Bruno pour y fonder un monastère. Raynald de Lanz et sa femme Amaldrada , avaient été , ainsi que Guigues Désiré , les premiers auteurs de cette donation. Jusqu'en 1139, Malien et Francon , les deux fils de Guigues Désiré , Raynald de Lanz , qui vivait encore , et son fils Giulisius avaient continué de se montrer les fidèles protecteurs des religieux établis aux Escouges. A cette époque , une ligue puissante se forma contre ces religieux et contre leurs bienfaiteurs ; ceux qui la composaient étaient Ardentius dlseron , Guigues de Sassenage et son gendre William de Rencurel , Arnold de Aurena , son frère Baudoin , Raynier , Guigues de Gelifer et son frère Ardentius Guibert et ses frères (2). Ces seigneurs soutenaient tous qu'ils avaient des droits sur une grande portion de ce qui avait été concédé aux chartreux ; ils menaçaient de se ressaisir par la force des armes

(1) Voir le chapitre xi de la vie de saint Hugues.

(2) Tout ce passage est extrait d'une charte dont copie avait été conservée à la Chartreuse et dont Le Coulteux rapporte le texte. On trouvera cette charte dans nos pièces justificatives. C'est un curieux monument des mœurs de ce temps.

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de ce qu'ils prétendaient leur appartenir ; mais les quatre donateurs que nous avons nommés plus haut se mettaient en devoir de défendre les religieux des Escouges contre de tardives réclamations et d'injustes tentatives d'envahissement. Ils convinrent pourtant de suspendre entre eux toute espèce d'hostilités jusqu'à ce que Hugues II et Odolric fussent venus eux-mêmes sur les lieux. C'était alors l'octave de la Pentecôte. La beauté de la saison , la solennité de la dédicace de l'église des Escouges , l'importance du litige qui devait se débattre entre des seigneurs puissants et redoutés , avaient attiré de toutes les contrées une foule immense de curieux ; il y avait à peu près trois mille personnes de l'un et de l'autre sexe.

L'évêque de Grenoble commença d'abord par consacrer l'église du couvent en l'honneur de la Sainte-Vierge et de saint Jean-Baptiste. Il distribua ensuite aux fidèles la parole de Dieu ; puis il prit connaissance de la grande contestation relative à la validité de la donation de la montagne des Escouges.

On vit alors Raynald de Lanz et son fils s'avancer fièrement et jurer sur leurs boucliers (1) qu'ils ne souffriraient pas que nul portât atteinte aux limites des propriétés qu'ils

(I) Clypei juramento.

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avaient données aux chartreux. En présence de cette déclaration hautaine , les adversaires de Raynald , entourés d'une multitude qui ne paraissait pas favorable à leur cause , gardaient un morne et farouche silence. Mais Hugues II s'adressa à eux directement , et au lieu de leur rompre en visière par d'imprudents défis , il n'employa à leur égard que les armes de la persuasion et de la prière. Il leur dit qu'il ne voulait pas examiner si leurs prétentions étaient fondées , mais que dans le cas où elles le seraient , il les suppliait d'en faire officieusement l'abandon pour le salut de leurs ames et de celles de leurs aïeux. Il leur demanda en grâce de ne pas déplacer les confins que Raynald avait assignés aux propriétés des religieux des Escouges , parce que sur ces confins se trouvait la source dont les eaux avaient été amenées au couvent. À ces exhortations d'autres personnes joignirent leurs supplications et leurs instances ; les seigneurs à qui tant de prières étaient adressées , se réunirent en groupe , et se consultèrent quelque temps entre eux , pendant que la foule, agitée par une sourde fermentation, semblait attendre leur décision avec une menaçante anxiété. Enfin ils se rapprochèrent des évêques de Die et de Grenoble , et déclarèrent qu'ils faisaient l'abandon réclamé par ces deux prélats , pour l'utilité des religieux qui occu-

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paient le monastère. Hugues II les loua beaucoup de cette résolution, qui fut accueillie dans les rangs du peuple par un frémissement unanime d'approbation. C'est ainsi que se trouva étouffé tout germe de discorde et que la donation de la montagne des Escouges fut publiquement confirmée et proclamée. L'évêque de Grenoble défendit ensuite , sous peine d'excommunication , qu'on troublât sous aucun prétexte les religieux de ce monastère , dans les limites de propriété qui leur avaient été solennellement reconnues , puis il dressa un acte de tout ce qui s'était passé et le scella de son sceau (1 ).

Hugues II continua ainsi dignement pendant quatorze ou quinze ans le système administratif de son saint prédécesseur dans le diocèse de Grenoble. Vers l'année 1 1 47 , sa haute réputation de sagesse le fit choisir pour remplacer l'archevêque de Vienne qui venait de mourir ( 4147-1148 ). Le pape Eugène lui ordonna d'accepter ce poste éminent , et quoique les

(1) Après les frères chartreux , on établit aux Escouges un couvent de religieuses du même ordre. En H42 les chartreux remirent ce monastère au pape. Eugène IV y établit des chanoines qui furent portés sous la juridiction de la cathédrale de Grenoble. Depuis long-temps, il ne reste plus que des ruines de ce prieuré, qui avait pris le nom de prieuré de Rivesti. On les voit à une demi-lieue au-dessus de Saint- Gervais.

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translations fassent alors très-rares et désapprouvées par les canons , Hugues II crut devoir déférer aux désirs du Saint-Père.

Pour le remplacer comme évêque de Grenoble , on élut Natalis , religieux de la chartreuse des Portes. On se conformait ainsi à la bulle d'Innocent II , qui avait statué qu'on ne choisirait plus pour évêque de Grenoble qu'un religieux ou un chanoine régulier. Cependant cette élection souleva de vives dissensions dans le sein du clergé , et surtout dans l'ordre des chartreux ; elle fut annulée par le pape Eugène , d'après l'avis du bienheureux Anthelme , alors prieur de la Grande-Chartreuse, de saint Bernard et de Pierre-le-Vénérable , abbé de Cluny. Quelques moines des Portes prenant trop à cœur l'honneur de leur confrère , sortirent de leur couvent et allèrent se plaindre au souverain pontife de cette annulation , qui , suivant eux , aurait été l'effet d'injustes imputations contre la conduite de Natalis. Ils obtinrent que le pape Eugène revînt sur sa décision.

Ce voyage (11 48-1 1 49 ) de quelques chartreux sortis de leur monastère sans permission de leurs supérieurs , au mépris de la règle qu'ils avaient juré d'observer , excita un grand scandale dans le clergé français. Saint Bernard s'indigna de ce qu'on n'avait pas réprimé cette

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faute inouie par des châtiments sévères. Le bienheureux Anthelme , prieur de la Grande- Chartreuse , déclara qu'il voulait abdiquer , quand il apprit que la chartreuse des Portes s'était rouverte pour ces moines fugitifs sans aucune expiation préalable.

Saint Bernard écrivit une belle lettre au pape Eugène pour l'engager à revenir sur le décret subreptice qu'il avait accordé à quelques indignes religieux , et à ne pas laisser triompher l'iniquité par la retraite du vénérable Anthelme. Alors le souverain pontife annula de nouveau l'élection de Natalis , et le prieur de la Grande- Chartreuse , qui obtint ainsi satisfaction , n'abdiqua plus qu'assez long-temps après , par le seul amour du repos.

Bernard , prieur de la chartreuse des Portes , qui avait pris le parti de Natalis , et qui avait été jadis l'ami de saint Bernard , se plaignit à ce grand homme dans une lettre confidentielle , de ce qu'il avait trouvé en lui , au lieu d'un soutien , un antagoniste déclaré. La réponse de saint Bernard nous explique les raisons secrètes de la conduite qu'il crut devoir tenir dans cette circonstance.

Natalis, quand il était encore dans le monde , avait mené une vie légère et dissipée. Entré depuis peu à la chartreuse des Portes , il n'avait point encore assez racheté les torts desajeunesse*

VIE DE HUGUES H

quand il fut appelé à l'épiscopat par les suffragesducleTgédeGrenoble.Onpouvaitcraindre alors qu'il ne fût pas entièrement à l'abri de la malveillance et des calomnies humaines dans les hautes et saintes fonctions qui lui étaient assignées. En vain le prieur des Portes soutenait que c'était un moine docte et pieux , l'un des ornements de son monastère , saint Bernard lui répondait que la tache la plus légère dépare la perfection du plus beau corps , et que les souvenirs d'une vie toujours pure devaient protéger contre toute atteinte la réputation d'un évéque (1).

A la place de Natalis , qui , comme on le voit , ne prit pas un seul moment en main les

(!) Le Coultenx, Annaleê ordin. carthutiensis. Sancti Bernardi epùtolœ, 180, 870 et 949. Je me suis étendu un peu longuement sur ces faits, parce que les érudits ont longtemps débattu la question de savoir si Natalis devait ou non être mis au rang des évèques de Grenoble. L'abbé Barthélémy, qui n'a pas connu les circonstances de l'élection de ce religieux , signale comme une erreur grossière cette phrase du cardinal Le Camus. Natalis fit episcopus anno 1150, sed illico cedit cathedram Othmaro. On voit que ce n'est pas tout-à-fait sans fondement que le cardinal Le Camus a présenté ainsi Natalis comme ayant été promu au siège de Grenoble et s'étant ensuite démis en faveur d'Othmar. Cependant, nous ne ferons pas figurer sur la liste chronologique des évèques de Grenoble un religieux qui n'a pas pris réellement possession de l'épiscopat.

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rênes du gouvernement du diocèse de Grenoble, on promut à la dignité de l'épiscopat Othmar , autre chartreux contre qui ne s 1 élevait aucune objection.

Suivons maintenant Hugues II à Vienne , et voyons comment il y exerça les hautes fonctions qui lui étaient confiées.

Il n'y fut pas aussi heureux qu'il Pavait été à Grenoble ; il ne put pas y acquérir autant d'influence sur le clergé et sur les seigneurs. Ses tentatives de réformes y furent mal accueillies , et les bons exemples qu'il donnait ne produisirent aucun fruit. Des dégoûts de plus d'une espèce vinrent l'assaillir dans l'exercice de ses hautes fonctions. Les ennemis que lui avait suscités son zèle le calomnièrent auprès du souverain pontife. Ils l'accusèrent de vexer et de persécuter les moines de l'ordre de Cluny par suite d'une injuste partialité pour les chartreux. Le Saint-Père lui écrivit à ce sujet une lettre qui contenait les reproches les plus sévères (1). Hugues en fut très-afiligé. Pour

(1) Voici un passage de cette lettre qui donnera une idée du ton général qui y régne : « Plus vous êtes élevé en dignité, plus nous trouvons mauvais que vous persécutiez les personnes religieuses et dévotes ; non-seulement on vous blâme de cet excès dans votre voisinage , mais encore dans les lieux les plus éloignés. L'habit que vous portez devrait sans cesse vous exciter à aimer et à procurer la propagation de l'état

VIE DE HUGUES II

détruire la fausse imputation dont il avait été l'objet , il communiqua la lettre du pape à Pierre-le-Vénérablc , abbé de Cluny , en lui exprimant son étonnement au sujet d'une pareille accusation , et en le priant de confondre au plus tôt les imposteurs qui avaient surpris la religion du souverain pontife.

Pierre-le-Vénérable adressa alors au pape Eugène une lettre dont voici les principaux passages. ' J

« Il y a des hommes qui , comme le dit la » sainte écriture , cachent sous leurs lèvres le » venin de l'aspic... De ce nombre ont été ceux » qui n'ont pas craint d'insinuer aux oreilles » de votre sainteté le mensonge et la calomnie , » à tel point qu'ils vous ont dénoncé l'arche- » vêque de Vienne comme attaquant sans cesse » les moines de Cluny qu'il aurait dû protéger , » et se faisant le persécuteur de ceux pour qui » les intérêts de la religion auraient dû lui in- » spirer le plus de bienveillance et d'amour, » Que dirai-je de ceux qui vous ont suggéré de » semblables préventions ? Je leur appliquerai » ces paroles du Psalmiste : L'iniquité Jest » mentie à elle-même. J'atteste devant vous , ô » Saint-Père , qui connaissez ma sincérité ,

monastique. Cependant vous vexez les frères de Citeaux au lieu de les protéger , etc. »>

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i» j'atteste devant Dieu , non-seulement que les » mains de l'archevêque de Vienne sont pures » du sang de mon ordre , mais qu'il ne les a » offensés en aucune façon , ni par ses actions » ni même par ses paroles , et si quelqu'un » veut lui ôter quelque chose de votre amitié » apostolique , qu'il aille chercher ailleurs » d'autres sujets de délation , et qu'il ne couvre )> pas son hypocrite méchanceté d'une appa- » rence mensongère d'intérêt pour les moines » de Cluny. Au reste , pour en finir sur cette » matière , sur laquelle je me suis assez étendu , » je vous supplie , très-saint Père , de ne plus » adresser de reproches à un homme d'un aussi » grand mérite et d'une aussi haute vertu que )> l'archevêque de Vienne , qui , depuis son en- » fance jusqu'à sa vieillesse , a voué à Dieu » toute sa vie , et de n'accueillir comme vraie » aucune accusation contre lui , avant d'avoir » bien constaté les faits par d'irréfragables té-

» moignages (1). »

Le vénérable abbé de Cluny parlait ainsi au souverain pontife avec la sainte liberté que pouvait autoriser la dignité de l'âge et de la vertu , accompagnée d'une immense réputation de sagesse et de science. Les calomnies par

(t) Ephèmérides de la Chartreuse , manuscrit. EjHsl, Pctri cluniacen*.

VIE DE HUGUES II. 299

lesquelles on avait essayé de flétrir l'archevêque de Vienne retombèrent sur leurs auteurs , et le pape Eugène conçut par la suite une telle affection pour Hugues II , qu'il l'appela à Rome pour lui confier le soin d'une négociation difficile et délicate, relativement à la nullité du mariage d'un homme puissant (1).

Mais , à son retour dans son diocèse , de nouveaux troubles et de nouvelles difficultés l'attendaient. En 1 1 52 , Arthaud , sire de Mallevai, et Godemar , son beau -frère, firent hommage ( 1 152 ) à Hugues II de la terre de Malleval, qui relevait de l'église de Vienne. Us jurèrent de tenir le château de Malleval à la disposition de cette église , lorsqu'elle serait menacée de quelque danger , ou lorsqu'ils en seraient requis par l'archevêque , le doyen et le chapitre.

Les parents d' Arthaud protestèrent contre cette espèce de donation qui ajoutait encore aux obligations féodales résultant pour ce seigneur de son titre de vassal de l'église. Leur ressentiment fut tel qu'ils le laissèrent dans un isolement complet lors de sa dernière maladie , et qu'ils allèrent jusqu'à négliger le soin de sa sépulture. Le chapitre de Vienne , touché de cet outrage

(1) Ephèmérides de la Chartreuse. Charvet dans son Hist. de l'église de Vienne, ne parie pas de ce voyage.

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fait à Arthaud et à ses dépouilles mortellés f alla processionnellement et en grande pompe faire la levée du corps et l'inhuma au milieu des tombeaux des rois et des comtes.

La succession d 1 Arthaud excita de vifs démêlés entre ses héritiers naturels et l'église de Vienne. Celle-ci fit mettre garnison dans le château , et défendit à main armée ce qu'elle croyait être ses droits. Enfin Hugues II , aidé des amis de la famille d' Arthaud , parvint à terminer , par un accommodement , ces affligeantes discordes. L'église de Vienne consentit à se dessaisir du château et de la terre de Malleval , à condition qu'on lui allouât , à titre d'indemnité de ses dépenses de guerre , la jouissance d'un fief appelé Tauresh, et la moitié de celui de Verna , avec le château et l'homme , c'est-à-dire avec les serfs qui l'habitaient (1 ).

A peine ces troubles étaient-ils apaisés que Hugues II se vit encore arraché aux douceurs d'une vie régulière et méditative pour se voir rejeté au milieu du tracas des affaires et du tumulte du monde. En 1 1 53 l'empereur Frédéric vint tenir sa cour à Worms pendant les fêtes de la Pentecôte ; deux légats du pape l'y avaient accompagné. Hugues crut devoir profiter de cette circonstance pour aller présenter ses hom-

(1) Charvel, Hitt. de la sainte église de Vienne.

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mages à ce prince , et lui demander la confirmation des privilèges et des immunités de son église, Frédéric la lui accorda par des lettrespatentes, en se réservant pour lui seul la suzeraineté de Vienne (1 ) et en déclarant qu'en son absence cette ville ne devait être gouvernée que par ses archevêques et par les chanoines de la cathédrale.

Mais cette déclaration ne mit pas l'église de Vienne à l'abri des prétentions des seigneurs féodaux, qui se livraient sans cesse contre elle à des empiétements de juridiction.

Hugues II , fatigué des soucis continuels que lui donnait la partie temporelle du gouvernement confié à ses soins , sentit se rallumer dans son cœur l'amour de la retraite et de la vie contemplative. En conséquence , il sollicita et il obtint du pape Adrien IV la permission de se démettre de sa dignité et il se retira à la chartreuse des Portes , où il mourut saintement en 1155 (2).

(1) Id. Charvet rapporte le texte entier de ces lettrespatentes.

(2) LeCoulteux, année 1155, manuscrit de la Chartreuse. Comme cet auteur est toujours très-exact , et que dans cette circonstance il s'appuie sur le nécrologe de l'église de Lyon, qui était une espèce de registre authentique, j'adopte cette date de préférence à celle qui est indiquée dans les Éphémèrides de la Chartreuse et dans d'autres ouvrages,

VIE DE HUGUES II

Hugues , dit Dorlande en parlant de ce prélat, était rigide à lui-même et traitait durement sa chair. Son corps était d'apparence maigre et chétive ; mais son ame était forte et riche en vertus. L'esprit divin habitait son cœur, et semblait se réfléchir dans sa physionomie gracieuse et douce. Il était obligeant et affable pour tous , et pendant que chacun exaltait son mérite et sa piété , il s'estimait le dernier des hommes. Les hautes dignités auxquelles il parvint ne lui donnèrent pas une meilleure opinion de lui-même , et ne lui ôtèrent rien de cette précieuse humilité.

tels que l'histoire de Charvet , qui place cette mort un an auparavant.

. ■ , *, fi*

VIE

DE SAINT HUGUES

ABBÉ DR LÉONCE L, ENSUITE ABBÉ DB BOïfNEVAUX AU DIOCÈSE DE VIENNE

EH DAUPHIÎIÉ.

Cette vie de saint Hugues , abbé de Lconcel , est textuellement tirée d'un ouvrage de don Pierre Lenain, sous-prieur de l'abbaye de la Trappe , et intitulé Essai sur l'histoire de l'ordre de Citeaux. Nous n'avons pas cru devoir refaire ce qui déjà avait été bien fait. Nous nous sommes permis seulement de retrancher quelques longueurs , et de relever dans nos notes deux erreurs qui nous paraissent avoir échappé à don Pierre Lenain.

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