LE BAN SACRÉ. SES RÉSULTATS
E fut le 18 Octobre 1095 que le Souverain Pontife entra sur les terres de CIuny. Successivement il revoyait tant de lieux qu'il avait jadis visités en sa qualité de grand-prieur. Que de souvenirs se réveillaient en lui à cette vue ; au milieu des tribulations que le saint Pontife supportait avec une force d'âme toujours égale, c'était un moment de bonheur que ce retour dans la patrie, vers ce cloître qui avait abrité des années plus paisibles. Enfin voici la vallée de la Grosne. On entend le son joyeux des cloches; du haut des derniers coteaux situés sur la rive droite de la petite rivière , le Pape découvre la nouvelle basilique , dont l'abside & les deux transepts sont déjà achevés, tandis que la nef, encore en construâion, se dessine au milieu'des charpentes. Voici le mur nouveau construit autour de l'enclos de l'abbaye ; voici les bâtiments neufs que l'aflivité des moines & de leur abbé élève de tous côtés. A gauche enfin, sur le versant de la colline, voici les malsons de Cluny, que, vingt ans plus tôt, Odon de Châtillon avait laissé à
rétat de village, & qui s'est si fort agrandi, qu'un faubourg déborde aujourd'hui sur la rive droite de la rivière. Et l'on y voit une église, & le patron de ce sanftuaire est précisément celui dont le saint Pape avait reçu le nom au baptême, saint Odon. Mais voici qu'au son des cloches d'autres accents se mêlent ; ce sont les trois cents moines qui sortent en procession avec l'abbé de Cluny. On les voit s'avancer en longue file, revêtus de chapes, chantant, & précédés de l'encensoir & de l'eau bénite, des flambeaux & du livre des évangiles (i). Arrivée devant le Vicaire du Christ, la procession s'arrête; le seigneur abbé offre l'encens à celui dans lequel il ne peut pourtant s'empêcher de retrouver un peu son ancien disciple; & enfin tous les moines, retournant sur leurs pas, introduisent le Souverain Pontife avec sa suite d'évêques dans la vénérable église de Saint-Pierre. C'était la dernière pompe qu'abritait ce sanctuaire, où avaient été vus saint Odon, saint Maïeul, saint Odilon ; mais du moins c'était l'heure où, plus justement que jamais, il pouvait redire l'éloge qu'on lui avait décerné : Roma secunda vocor.
Le Pape demeura sept jours environ à Cluny. Jamais encore pareil honneur n'avait été accordé à la grande & illustre abbaye. Plusieurs a£tes importants marquèrent ce séjour du bienheureux Urbain II. Dès la première journée, il signait une bulle en faveur de l'Église de Mâcon, pour lui garantir tout ce que son évêque Landri lui avait fait restituer, & les institutions utiles dont il l'avait dotée (2). De ce côté encore, les anciens démêlés étaient oubliés ; & l'on éprouve une vraie consolation à voir les privilèges du siège de Mâcon & dts^ chanoines de cette cathédrale garantis par un afte pontifical daté de Cluny même. C'était le sceau de l'entente qui ne pouvait manquer de se rétablir entre deux hommes aussi vénérables que Landri de Mâcon & Hugues de Cluny.
Durant la semaine que' le Pape eut le loisir de passer dans
(1) Ordo Cluniac. cap. xxxiu.
(2) Gaîlia Christ, t. IV, Instrum. p. 284 : texte plus complet dans Mabillon & Ruinart, Œuvres posthumes, t. III. p. 568.