CHAPITRE XXIV
son ancien monastère, il n'y a pas de doute qu'il ait entretenu le saint abbé des grands desseins qu'il nourrissait, celui de la croisade par exemple, comme aussi des graves préoccupations qui continuaient à peser sur lui, Hugues put apprendre ainsi les événements de Lombardie; les villes coalisées contre Henri de Germanie avaient donné la couronne lombarde au jeune prince Conrad, que le roi excommunié son père avait contraint de fuir un palais où l'on insultait publiquement la mémoire de sa mère. Les plus aflfreux scandales continuaient à être donnés par le roi Henri, qui commençait cependant à sentir la vengeance divine s'appesantir sur lui. La cause du roi Philippe de France, toujours lié par l'excommunication, fit aussi, sans aucun doute, le sujet de ces entretiens. Le malheureux prince ne donnait encore aucun signe de retour. Et cependant, le terme était arrivé où, selon le droit chrétien du moyen-âge, l'excommunication devait entraîner la déposition 'du prince impénitent. Il y avait un an bien compté que le légat apostolique & le concile d'Autun avaient frappé le coupable. Pourtant, le Pape ne prononçait aucune sentence de déchéance contre lui. Certaine lettre de l'abbé de Cluny au roi Philippe, lettre que nous citerons en son temps, nous donne à penser qu'il parla dans le sens de la miséricorde au Souverain Pontife durant son séjour à l'abbaye. Le caraftère bien connu du saint abbé nous permet de croire à l'alliance de cette mansuétude avec l'énergie qu'il déployait un an auparavant pour provoquer la condamnation du prince. En vrai disciple de saint Benoît, il avait poursuivi le crime, tout en restant plein de charité pour le condamné.
Enfin, le 25 oftobre, une solennelle fonction se déploya dans la basilique neuve de la grande abbaye. Le Souverain Pontife consacrait lui-même l'autel majeur & l'autel matutinal; en même temps, l'archevêque de Lyon, celui de Pise, & révêque Bruno de Segni, le vénérable ami de saint Léon IX & de saint Grégoire Vil, consacraient chacun un des autels secondaires dans l'abside de la basilique. Urbain 11 ne pouvait faire la dédicace de l'église elle-même ; du moins voulut-il que, lorsqu'elle se ferait, elle eût lieu le même jour 25 oc-
tobre(i). Ce vœu fut réalisé en 1 130(2), par le pape Innocent II. La table de Tautel rnajeur qui fut ainsi consacrée par les mains du Vicaire du Christ, était une magnifique pierre de jaspe, qui fut plus tard enlevée, sans doute lors de la dédicace de Téglise, dont la fonction ne pouvait s'accomplir sans une consécration nouvelle de Tautel majeur. Du moins, la pierre de jaspe fut-elle conservée religieusement dans le trésor de rabbaye(3). Elle avait été ointe du saint Chrême, & le Pontife qui tenait la place du Seigneur Jésus- Christ avait chanté alors ces paroles, qui prenaient ici une portée plus grande que partout ailleurs : « Voici que les « parfums de mon fils sont comme ceux du champ fertile & « béni du Seigneur ; que mon Dieu te fasse multiplier comme « les sables de la mer, & te donne la bénédiftion de la ro- « sée céleste (4). » Et le choeur de répondre : « Cité de Dieu, « Ton a dit de toi de grandes choses ; n'a-t-on pas dit de « Sion qu'elle a vu se multiplier ses fils, & que le Seigneur « lui-même l'a fondée? Oui, le Seigneur dira sa gloire, dans « les gestes des peuples & des rois qui l'auront habitée. « Demeurer dans tes murs, c'est pour tous le bonheur (5). »
Mais cette cérémonie ne s'acheva pas sans que le Pontife Souverain adressât au peuple assemblé un discours, dans lequel, après avoir laissé parler son cœur, il promulgua un diplôme très important, qui doit nous arrêter quelque temps, à raison d'une situation dont il est l'expression. Voici les paroles du Pape :
« Les Pontifes romains. Nos vénérables prédécesseurs « sur la chaire apostolique, depuis la fondation de ce monas- « tère, l'ont toujours particulièrement aimé & protégé, lui, « ses abbés, & ses moines. C'était justice, puisque son fon-
(i) Baluze, MiscelL t. VI, p. 475.
(2) Mabillon, Œuvres posthumes, t. III, p. 199.
(3) Phil. Bouché, Description, \^ part. p. 157.
(4) Sicardi Cremon. Mitrale (xii« siècle). Ap. Migne, t. CCXIII , col. 34. Cf. Pontificale Romanum, de altaris consacrât ione.
(5) Ps. Lxxxvr.
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