CHAPITRE XXV
qu'une convention fut passée entre lui & Tabbé Ponce de la Chaise-Dieu, pour définir les droits respeftifs des deux abbayes sur des domaines souvent voisins, parfois communs. Il était inévitable que deux grands & puissants monastères aussi rapprochés Tun de l'autre, en multipliant leurs points de contaâ , trouvassent parfois quelque difficulté à concilier des intérêts & des droits divers. « Leurs possessions étaient « nombreuses, & ils ne pouvaient continuer à les tenir en « commun, » comme cela s'était fait jusqu'alors sur plus d'un point. Les deux abbés se dirent donc : « Qu'il n'y ait « point de querelle entre nous, ni entre ceux qui régissent « nos troupeaux; car nous sommes frères (i). » Un a6te fut dressé, en présence des archevêques de Lyon & de Bourges , puis confirmé par le Souverain Pontife, le i*"" décembre, après la clôture du concile. C'était une charte de paix, réglant pour l'avenir les principes d'après lesquels chacun des deux monastères aurait à se conduire à l'égard de l'autre , & stipulant dès maintenant échange de certaines dépendances pour éviter les conflits. Nous pensons que personne ne peut s'étonner de voir surgir quelquefois des contestations entre abbayes, ainsi que nous l'avons déjà vu entre Cluny & certains autres corps monastiques, ainsi que nous pourrions le voir bientôt encore entre Cluny & Tournus à propos de pêcheries sur la Saône. Ces droits avaient une importance considérable. Ne parlons pas du bien qui en revenait aux pauvres; oublions le simple droit de propriété, qui était bien déjà une raison ; plaçons-nous au point de vue de l'observance monastique elle-même. On a fait beaucoup de phrases sur la richesse qui avait amené la décadence des monastères. C'était en effet une manière adroite de légitimer les usurpations de laïques avides, & de préparer la spoliation totale des corporations religieuses. On n'a pas dit autre chose à propos du pouvoir temporel des Papes. Et en effet, les raisons sont du même ordre en faveur de ce pouvoir temporel & de la propriété religieuse. Les abbayes puis-
(1) Gen. XIII, 6-8.
santés ont décliné, non pas parce qu'elles étaient riches collectivement, mais parce qu'elles ont commis contre la règle fondamentale de rétat religieux une faute énorme : elles ont constitué peu à peu leurs biens en bénéfices, qui, sous prétexte de dotations aflFeftées aux différents services du monastère, sont devenus graduellement la propriété de ceux qui géraient ces oflTices. Là fut le vice qui sapa Tétat religieux par la base. Administrés au contraire comme ils Tétaient au Xl« siècle, ces biens ne pouvaient pas affaiblir le monastère, parce qu'aucun des religieux n'était le moins du monde libre d'en disposer pour lui-même. La communauté possédait, & donnait à chacun ce qui lui était nécessaire pour vivre selon la pauvreté de son état ; mais nous entendions naguère dire au chapitre de Cluny que l'âme d'un moine était en peine dans l'autre vie pour avoir en ce monde disposé de deux pièces de menue monnaie. Ainsi entendue & pratiquée, selon les prescriptions formelles des patriarches monastiques, la propriété religieuse n'avait rien de nuisible à la perfeftion de ce saint état. Bien plus, elle lui était nécessaire; & si l'intérêt n'avait faussé de parti pris le jugement de ceux qui en ont parlé , ils auraient vu dans la pauvreté des communautés un danger presque égal à celui de la propriété individuelle, à coup sûr plus grand que la propriété colleftive telle que nous la définissions tout à l'heure. Lorsque Dieu suscite dans l'Eglise des ordres spécialement voués à une pauvreté rigoureuse, il leur fait des promesses particulières, il leur assure des grâces toutes spéciales, il donne à ces corps nouveaux un tempérament capable de vivre ainsi, & de prêcher énergîquement par leur exemple la maxime : Beati pauperes. Mais ceux dans la mission desquels cette prédication n'est pas inscrite en traits particulièrement saillants , ne sauraient compter sur ces grâces extraordinaires qui ne leur sont pas promises. Dès lors ils doivent pourvoir par leurs chefs à ce que la famille ne manque pas du nécessaire, en sorte que les enfants n'aient point la tentation ni le besoin d'y pourvoir chacun en son particulier. Or, pour des monastères comme la Chaise-Dieu, Cluny, Marmoutiers, bien d'autres encore,