CHAPITRE XXV
les pâturages qui leur conviennent. Tel fut le but du décret conciliaire de Clermont ; telle était la viftoire dont il était le signe. Assez d'autres ministères, assez d'autres missions glorieuses & salutaires restaient à Tordre religieux, dont TEglise ne saurait se passer. Le soin de sa propre perfeftion, qui est son premier devoir ; le travail de rénovation dans son propre sein , travail que rend toujours nécessaire la faiblesse humaine ; les besoins nouveaux d'un monde nouveau dont le Xll* siècle allait voir Taurore ; enfin, le champ qu'allaient ouvrir aux prédicateurs de l'Evangile ces expéditions lointaines qui se préparaient à Clermont : tout cela sollicitait les forces vives de l'ordre monasïique. Heureux s'il avait su toujours les y employer comme il l'avait fait à l'œuvre de régénération du XI® siècle.
Du moins le Siège apostolique proclama-t-il par la bouche d'Urbain II sa reconnaissance pour ce Cluny où l'Eglise avait trouvé des auxiliaires si vigoureux , des interprètes si fidèles de ses pensées & de ses désirs. En présence des évêques assemblés, le Souverain Pontife, comme jadis saint Grégoire VU, fit l'éloge le plus complet de ce monastère; il fit voir en lui véritablement la maison de Dieu; & à tous, évêques ou chevaliers, il recommanda de le vénérer & de le garder comme la prunelle de l'œil (i). Mais, malgré cette parole si grave tombée de la chaire apostolique, Hugues entendit, à ce qu'on peut croire, certains mots qui annonçaient des intentions peu bienveillantes. Le canon qui réglait pour l'avenir la conduite respeftive des évêques & des réguliers dans la question des églises & chapelles, comme aussi des dîmes ecclésiastiques dont les séculiers viendraient à se dessaisir, paraissait à quelques esprits le signal d'une spoliation partielle de l'ordre monastique. On parlait de lui enlever les églises qu'il possédait légitimement, de faire reculer ses « empiétements » ; les phrases à l'usage des esprits mal pondérés commençaient à circuler. L'abbé de Cluny en avertit le Saint-Père, & lui demanda pour ses monastères une
(i) Baluze, MiscelL t. VI, p. 475.
garantie explicite. Le Pape n'avait jamais songé à rien de ce qu'on lui prêtait ; il n'entendait pas abdiquer son droit d'user encore des services des moines là où cela serait nécessaire. Arbitre des canons, & appréciateur exaft du profit que l'Eglise avait retiré du zèle des Clunisiens, Urbain II fit préparer une bulle, qui fut expédiée peu de jours après. Le Pape disait à l'abbé Hugues & à ses fils : « Le Siège apostolique a tou- « jours eu pour habitude de prendre un soin tout maternel « des serviteurs de Dieu, & de tendre la main à ceux qui « se trouvaient dans la peine, afin de les consoler. Or, par « la grâce du Dieu tout-puissant, depuis longtemps votre « religion a fleuri d'une manière particulière aux yeux du « monde , & vous avez réjoui grand nombre de fidèles par « le parfum de vos vertus. Nous jugeons, en conséquence, « digne de ce Siège de pourvoir pour l'avenir à votre repos , « & d'opposer le bouclier de la protection apostolique aux « attaques dirigées par la jalousie contre le chef & les mem- « bres de votre ordre. » Et le Pape confirmait aux moines la possession des églises, autels, & dîmes, tels qu'ils les avaient avant le concile , défendant à tout évêque de les molester à ce sujet. Le Souverain Pontife ajoutait : « Quant « aux dîmes que des laïques détiendraient encore dans les « églises qui vous appartiennent, si vous pouvez, selon l'esprit « de Dieu, les leur faire restituer, elles vous appartiendront « pour votre usage & leljien des pauvres (i). » C'était encourager les Clunisiens à parfaire, sur les terres où ils avaient pris pied, l'œuvre de délivrance poursuivie depuis deux siècles. Du même coup, la sagesse du Pontife romain fermait la bouche aux envieux, & assurait la position de Cluny, tout en maintenant le respeft dû au canon de Clermont, dont cette bulle précisait le sens.
Outre cette question, qui concernait en somme tout l'ordre monastique, dont Cluny sauvait cette fois encore les privilèges bien légitimes, Hugues voulut régler d'autres affaires qui concernaient seulement ses monastères. Ce fut ainsi
(i) Bull, Cluniac, p. a6.