CHAPITRE XXIX
donne quelques vues sur ce point de l'organisation clunisienne(i). Dans une des maisons fondées par Gérard, celui-ci avait nommé prieur un moine, qu'il avait probablement demandé à Cluny. Tout allait bien dans le nouveau prieuré, lorsque arriva la fête de saint Nicolas. Les moines demandèrent si l'on chanterait à matines les pièces propres de l'office du saint. Le prieur répondit que non, parce qu'on ne les chantait pas à Cluny (2).
— Mais on les chante à la Charité, ripostent les moines; & ce, par ordre de Gérard* lui-même.
— Nous sommes Clunisiens, reprend le prieur, & on ne chantera ici que ce qui se chante à Cluny.
Les frères insistent; & le prieur se croit obligé d'ordonner les verges pour les plus obstinés. L'heure du coucher arrive & tout le monde s'endort. Mais, au milieu de leur premier sommeil, les frères s'éveillent en sursaut en entendant une voix sonore, qui chante à gorge déployée l'antienne O Cbristi pietas, précisément l'antienne de saint Nicolas, alors de composition récente, & devenue plus tard si populaire. La surprise de tous est au comble quand on constate que c'est le prieur lui-même qui chante ainsi tout en dormant. On l'entoure, on l'éveille. Mais il fait signe à tout le monde de regagner le lit, jugeant que c'était assez troubler le silence nofturne sans y ajouter ses explications. Le matin venu, on eut le mot de rénigme, & ce fut le prieur qui le donna humblement. Saint Nicolas lui était apparu durant son sommeil, &, d'une main vigoureuse, lui avait rendu les coups de verge distribués la veille aux moines, jusqu'à ce que le patient eût consenti à entonner de sa plus belle voix Kantienne interdite par lui à roffice. On l'en croyait à peine ; mais il n'hésita pas à montrer sur ses épaules les traces des coups qu'il avait reçus. Peu après il partait pour la Charité, & priait Gérard de le décharger de son office.
— Pourquoi donc? demanda le saint homme.
(i) Annal. Bened. t. V, p. 215.
(2) Cest la vérité, d'après YOrdo Cluniac, de Bernard, p. II, cap. xxxii. Udalric ne parle pas de cette fête.
— Parce qu'il m'en a trop cui, répondit le pauvre prieur, qui raconte alors tout ce qui s'est passé. A ce récit, dit-on, Gérard se mit lui-même à chanter l'antienne ; puis, afin de prévenir pareilles difficultés, rendit une ordonnance obligeant toutes les celles de la Charité à chanter cette même pièce en la fête de saint Nicolas. Le lefteur tirera lui-même les conclusions qu'appelle ce récit, quant aux droits du prieur de la Charité.
Sur un autre point encore, les prieurés dépendants de Saint-Pierre jouissaient d'un droit qui mérite d'être noté, celui de recevoir des novices. Bernard de Cluny(i) & Udalric(2) s'accordent à l'affirmer. Les coutumes de Hirschau, tirées en majeure partie de l'ouvrage d'Udalric, ne sont pas moins nettes (3) , & étendent même ce droit au delà de ce qu'il était à Cluny. Chez nos Clunisiens, en effet, les prieurés recevaient des novices ; mais la profession de ceux-ci devait avoir lieu à Saint-Pierre de Cluny. Tous pouvaient se dire : Vadam & videbo visionetn banc magnam{4). Mais il y a une observation importante à faire. En ce temps-là persévérait une distinftion, dont le Pontifical romain a gardé la tradition. L'on distinguait nettement entre la profession & la bénédiction , qui toutes deux devaient avoir lieu pour que le novice fût considéré comme reçu complètement dans l'ordre. La profession consistait dans les deux rites principaux indiqués par notre bienheureux père saint Benoît en sa règle, savoir : l'émission des trois vœux monastiques , dont ferait foi une charte signée par le profès , puis le chant du verset Suscipe me, Domine. Quant à la bénédiction, elle consistait dans les prières que l'abbé avec toute la communauté chantait pour le novice, dans la bénédiftion des habits qu'on lui remettait alors, & surtout de la coulle bénédiftine, que le novice ne portait pas. Cette cérémonie signifiait son admission dans l'ordre, tandis que la profession formulait l'engagement pris
(i) Ordo Cluniac. part. I, cap. xvi.
(2) Consuetud, Cluniac, lib. II, cap. i.
(3) Cap. II.
(4) Exod. III, 3.