CHAPITRE XXIX
« sans aucune désignation faite par qui que ce soit ; & il « rappelle ou transfère ces prieurs établis par lui, lorsqu'il «juge bon & utile de le faire. » Là encore les faits sont probants. Tandis que saint Hugues laisse le vénérable prieur Gérard gouverner trente ans la Charité-sur-Loire, il change fréquemment les prieurs de Sauxillanges ; de 1063 à 1078, soit en quinze ans, nous en comptons six ; mais le septième reste en fondions durant dix-sept années consécutives (i). A Longpont, nous trouvons quatre prieurs en quinze ans. Nous nous rappelons l'histoire de la fondation en Angleterre de Saint-Pancrace de Lewes, par le moyen du prieur Lanzon. Vint le jour où il y eut à pourvoir au gouvernement d'une nouvelle maison. « Il y avait à Lewes, nous dit une ancienne chronique de Thetford(2), un moine fort distingué par sa science & sa vertu ; il se nommait Etienne. Il avait eu le bonheur d'avoir pour père spirituel le très saint abbé Hugues, qui lui avait donné en Bourgogne l'habit monastique & avait reçu sa profession. Et comme un bon arbre porte de bons fruits, un si saint maître avait produit un saint disciple. A Lewes il tenait la place du dit abbé, de concert avec le vénérable Lanzon ; & les frères lui étaient si attachés, par la grâce du Saint Esprit, qu'ils se promettaient bien de trouver en lui un second père, si leur prieur vénéré venait à disparaître. » Pourtant un jour, Lanzon donna l'ordre à Etienne de se rendre au prieuré de Thetford. Cet ordre, il venait de le recevoir lui-même de l'abbé de Cluny. Mais lorsque les frères en eurent connaissance, ce fut un deuil général parmi eux. Un des meilleurs moines, Eustache de Beauvais, plus tard prieur lui-même de Saint-Pancrace, témoignait de son chagrin d'une manière plus marquée, trop peu mesurée peutêtre. Lanzon lui répondit doucement en disant : « L'ordre « du seigneur abbé ne laisse point place à des réclamations ; « il faut qu'Etienne se rende à Thetford, pour gouverner ce « monastère. Obéissons donc, frères, à ce qu'ordonne Hugues
(i) Gall, Christ, t. II, col. 375.
(2) MonAsticon AngUcanum (1825), t. V, p. 152.
« notre père très saint, afin de donner satisfaftion au comte « Roger Bigot, le fondateur, qui est en Angleterre le pre- « mier après le roi, par sa puissance. & par Testime qu'il « s'attire. Qui de vous aime Etienne plus que je ne l'aime? « Si j'y puis quelque chose. Dieu aidant, il reviendra bientôt « parmi nous. » Cette promesse consola un peu les frères, qui avaient grande confiance en leur saint prieur ; & ils laissèrent Etienne partir pour Thetford, mais non pas sans pleurer beaucoup.
Ce récit tout intime & plein de fraîcheur nous fait pénétrer dans la vie de ces prieurés clunisiens ; & celui-là était bien loin de la mère-patrie. L'histoire de Saint-Pancrace de Lewes nous dit encore autre chose ; elle nous montre les prieurés clunisiens devenant à leur tour chefs d'autres monastères, & constituant ainsi entre eux une hiérarchie audessous de la mère-abbaye, Lewes avait sous sa dépendance Prittlewel, Horton, Farleigh, Castleacre ; celui-ci à son tour devint chef de cinq autres prieurés, dont un de moniales. Le prieur de Saint-Pancrace exerçait sur toutes ces maisons une autorité fort étendue. Il est vrai de dire que le comte de Surrey, en fondant son monastère , avait stipulé avec le plus grand soin cette liberté pour ce prieuré, dont il faisait ainsi presque une abbaye. Cela n'empêchait pas Hugues de Cluny de prendre d'autorité, à l'occasion, un des moines de Lewes pour lui donner une autre mission ; & le prieur n'avait garde de voir là une infraftion aux conventions passées avec le noble comte. Le fait même de ces stipulations, si soigneusement détaillées dans la charte de Guillaume de Surrey, prouve qu'il s'agissait là d'une exception, par conséquent que les prieurs, fondateurs de prieurés en troisième ligne, ne jouissaient pas toujours sur eux de droits aussi étendus que celui de Lewes.
En fait, les prieurs dont les monastères étaient assez puissants pour fonder d'autres maisons , Gérard de la Charité par exemple, qui en compta cinquante-deux pour ses filles au XI* siècle, jouissaient de droits & de privilèges considérables. Une singulière anecdote, rapportée par Mabillon, nous