CHAPITRE XXIX
était de présider Téleftion, en personne ou par un mandataire, & d'accorder ou de refuser son approbation au choix qu'avaient fait les moines. Il en allait de même à Maillezais. Le lefteur se rappelle sans doute le récit que nous avons fait de réledion du saint moine Goderan comme abbé de ce monastère. Le chapitre procéda lui-même à cet afte, sous la présidence de saint Hugues ; puis on rédigea une charte dont les termes singulièrement mesurés donnent beaucoup à penser. Les moines déclaraient avoir élu Goderan, après un préambule où Ton constatait ,que Téleftion par le chapitre était Tusage & la loi de Maillezais. Puis on consignait avec soin que, en élisant un moine de Cluny, « l'on conservait avec le « seigneur abbé Hugues une union de charité toute fraternelle , « telle qu'elle avait existé avec son prédécesseur. »Pas un mot de sujétion ; l'on traitait l'abbé de Cluny en bon frère. Pas un mot non plus du droit de confirmation ou de veto chez l'abbé de Cluny; mais l'on veut bien noter que l'éleftion s'est faite « sous sa présidence ». L'on conviendra que l'on trouve dans cet afte peu de traces des dispositions qui eussent pu faciliter l'influence de saint Hugues. 11 lui fallait avoir de son côté le Saint Esprit pour parvenir à faire agréer en pareilles circonstances l'homme qu'il croyait utile à une abbaye. Maillezais, retenu par un lien si faible, le rompit de bonne heure ; mais dans son indépendance il trouva la ruine moins de cent ans après 1 eleftion de Goderan. Un redoutable voisin, le sire de Lusignan, put en avoir raison, dès'qu'il n'y rencontra plus la puissance de Cluny (i).
A Saint-Jean d'Angély, les dispositions n'étaient pas meilleures. En 1 103 le siège abbatial vint à vaquer. Saint Hugues voulut y nommer un de ses moines, Henri, fils de Guillaume d'Aquitaine. Refus des moines poitevins. Il fallut en venir à un arbitrage. Les hauts dignitaires qui s'entremirent purent enfin réunir le consentement des deux parties sur un accord : Saint-Jean d'Angély acceptait Henri, que le seigneur Hugues de Cluny lui envoyait ; mais à sa mort les religieux seraient
(i) Pignot, t. II, p. 219. — Ci-dessus, p. 105.
libres d'élire un nouvel abbé, quMls pourraient choisir à Cluny ou ailleurs. C'était l'annonce d'une rupture, & elle ne manqua pas de se produire. Le successeur de Henri fut un moine de l'observance de Cluse. Cette abbaye éloignée avait en efifet des possessions en Poitou, & entretenait des relations avec les monastères de cette contrée (i). Dès lors Saint- Jean d'Angély se plaçait à l'égard de Cluny sur la même ligne que Reading & Ramsey en Angleterre. Hugues n'avait pu prévenir ce résultat. Se refuser à la transaction consentie par les arbitres n'eût fait qu'avancer l'heure de la rupture. On voit quelles difficultés Hugues trouvait à exercer son droit, combien même ce droit était restreint en plus d'une circonstance.
Des obstacles d'un autre genre s'opposaient encore à l'exercice plein & entier de cette prérogative. Partout où il entrait, le saint abbé apportait le principe qui avait protégé Cluny , c'est à dire la liberté de l'institution de l'abbé par rapport aux influences étrangères. Lorsqu'il nommait seul, c'était en grande partie pour supprimer ces influences. Mais il ne le pouvait pas toujours. 11 y avait alors à maintenir dans les limites de leur devoir toutes les personnes que la coutume autorisait à figurer à cette éleftion. L'importance même des abbés dans l'état chrétien, l'étendue de leur juridiftion, les rapports que la propriété du sol créait entre eux & les seigneurs, toutes les considérations enfin qui leur avaient ouvert les portes des conciles, portaient à l'assimilation entre l'éleftion d'un abbé & celle d'un évêque. Les paroles du concile romain de 1080, réglant l'appel à l'éleftion du peuple & du clergé, selon l'antique usage, s'appliquaient aussi bien aux abbés qu'aux évêques ; le concile statuait sur l'éleftion « du pasteur d'une église quelconque »(2); or l'abbé était pasteur non seulement de sts moines, mais le plus souvent des vassaux de tout ordre qui peuplaient les domaines du monastère. C'est pourquoi nous voyons concourir tout ce
(i) ÀnnaL Bened, lib. LXIX, n. xxxix.
(2) Ap. Labbe, Conc.L t. X, col. 382.