‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 271 sur 322 · CHAPITRE XXIX 50I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX 50I

monde, par exemple, à Téleftion de saint Amoul pour le siège abbatial de Saint-Médard de Soissons(i). Ainsi encore, àMaillezais, avons-nous vu apparaître Tévêque de Poitiers, le duc d'Aquitaine, plusieurs autres seigneurs, avec les « fidèles » de l'abbaye, qui tous appuient & « confirment » Télèdion de Goderan. Mais s'ils ne s'accordaient pas aussi heureusement, que pouvait-il arriver? De tous côtés alors les monastères avaient pour avoués des seigneurs plus ou moins puissants , chargés par eux de défendre leurs domaines contre les agressions armées. Mais ces seigneurs, qui portaient même souvent le titre d'abbés-comtes , jouissaient naturellement d'un grand crédit auprès des moines, soit par l'estime, soit par la crainte qu'ils inspiraient. Le droit de patronage leur donnait le moyen d'exercer leur aftion au moins autant à l'intérieur des monastères qu'à l'extérieur. En plus d'un cas, ce patronage avait secondé l'œuvre d'une réforme; il l'avait même provoquée. Mais il n'en allait pas toujours ainsi ; &, dans une élection, les avoués ou patrons pouvaient grandement nuire au succès du candidat que l'abbé de Cluny désirait voir élire. Hugues n'était pas sans connaître ce danger. Or, avant tqut, il avait à cœur de sauvegarder le principe inscrit par Guillaume le Pieux dans la charte de fondation de Cluny , & de procurer dans ses monastères l'institution des abbés en dehors de l'influence de tout patronat laïque. Sans doute il eût pu, dans ce but, s'appuyer sur l'autorité royale ; car, durant les XI« & XII« siècles, les rois de France menèrent une guerre à outrance contre les avoués qui se montraient oppresseurs des monastères en quelque façon. Sur ce point Cluny travaillait d'accord avec la royauté. Mais celle-ci prouva trop tôt que ses réels services étaient pour une large part motivés par des vues politiques. Il fallait affaiblir les vassaux trop puissants ; leur arracher les terres d'Eglise était à coup sûr un moyen d'y parvenir ; car la noblesse en possédait beaucoup. Mais, en chassant l'influence des avoués , les rois ne faisaient guère que changer pour les

(1) Annal. Bened. t. V, lib. LXIV, n. cxxvi.

monastères le nom du maître ; & leur influence tendait à se substituer partout à celle des seigneurs évincés (i). Saint Hugues n'eût voulu à aucun prix conniver à ces calculs. Aussi restait-il seul en présence de tant de difficultés accumulées sur ce point des élections abbatiales. On s'explique aisément qu'il aimât mieux , lorsque cela était possible , nommer lui-même les abbés; on s'explique aussi qu'il ne pût même songer à courir tant de risques, lorsqu'il se trouvait en face d'un monastère ruiné, matériellement ou spirituellement. C'était une grave raison de plus pour rattacher cts vieilles abbayes en décadence à Cluny même, à titre de prieurés.

L'abbé une fois institué dans une des abbayes vassales, saint Hugues tenait encore du Saint-Siège en beaucoup de cas un pouvoir de correction , analogue à celui des visiteurs dans les congrégations modernes. Mais ce droit n'était pas toujours exprimé dans les bulles pontificales ; &, d'après les dispositions qui se manifestaient assez souvent dans ces monastères, on comprend que l'exercice du pouvoir correftif ne fût pas toujours aisé. D'ailleurs, il n'y avait aucune règle posée pour cet exercice, ni quant au temps ni quant au mode. Nous l'avons vu se produire par lettre à l'égard de la fidèle abbaye de Moissac. Une fois ou deux seulement, les bulles pontificales mentionnent le droit du seigneur abbé à déposer de son autorité propre un abbé qui régirait mal son monastère. C'est à propos de Saint-Bertin que le bienheureux Urbain II exprime cette clause ; mais on sait si à Saint-Bertin il eût été possible d'agir ainsi sans soulever des protestations voisines de la révolte ouverte.

Enfin , en certains cas urgents , l'abbé de Cluny se déclarait le protecteur de ses abbayes , ainsi que saint Hugues le fit pour celle de Vézelay dans la tourmente que nous avons décrite. Mais les interventions de ce genre étaient beaucoup plus rares en faveur des abbayes qu'en faveur des prieurés ; nous avons dit pour quelles raisons.

(i) Luchaire, Hist. des institutions monarchiques de la France (987-1 180), t. II, p. 91 & suiv.

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