‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 294 sur 322 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Fut-ce pour affirmer aux vivants cette indissoluble union , que le Seigneur voulut faire connaître à Cantorbéry la mort du grand abbé de Cluny? La nuit même où elle survint, elle fut montrée en esprit à Baudouin , le fidèle économe de saint Anselme , compagnon de son exil avec Eadmer. On se rappelle qu'il était à Marcigny lorsque saint Hugues eut révélation du trépas de Guillaume le Roux & l'annonça aux amis du primat. Or, dans la nuit du 28 au 29 avril 1 109, Baudouin , alors à Cantorbéry , vit tout ce qui se passait à Cluny ; témoin du deuil général des moines, il entendit leurs gémissements ; & plus tard il put en donner tout le détail au neveu même de saint Hugues, Rainald de Vézelay. A ce deuil , à CCS lamentations , il comprit que le grand abbé était mort. Mais, aussi prudent que Geoffroy d'Amiens, il fit part immédiatement de tout ce qu'il venait d'apprendre à l'évêque Ralph de Rochester ( 1 ) , qui administrait l'église de Cantorbéry depuis que le siège vaquait. Tous deux notèrent aussi le jour & l'heure. Peu après, ils apprirent par les monastères clunisiens que Baudouin avait été vraiment éclairé de la lumière divine, & que l'abbé de Cluny avait quitté la terre au moment où Ton avait connu à Cantorbéry le deuil de ses enfants.

Tous ces faits, rapportés à Cluny, ne manquaient pas d'y répandre la joie. Sans doute il y avait une conduite particulière de Dieu dans ce fait que la gloire acquise à saint Hugues fut connue d'abord des étrangers. L'on ne pouvait plus dire alors que les Clunisiens avaient fait accepter des légendes formées par leur imagination & par l'excès de la douleur filiale. Mais le Seigneur ne voulait pas priver les fils de consolations semblables. On en eut bientôt la preuve. 11 n'y avait pas bien longtemps que le saint avait quitté la terre, lorsqu'un moine de Cluny, natif de Narbonne, & nommé Bernard, fit connaître ce qui lui était advenu à lui-même.

(i) Cet évêque avait été abbé de Saint-Martin de Séez ; en 1 108 il avait été désigné par saint Anselme pour le siège de Rochester, & sacré par lui. (ÂtmaL Bened. t. V, p. 487.)

Son récit présentait toutes les marques de la fidélité ; car tout n'y était pas éloge pour le saint abbé défunt ; & puis, il s'y trouvait à l'adresse du nouvel abbé Ponce un avertissement que l'événement prouva bien avoir été prophétique. Bernard était malade à l'infirmerie, lorsqu'il fit demander à quelques moines de le venir trouver. Nous croyons que l'historien Gilon était de ce nombre, d'après le soin même qu'il prend de ne point nommer ces témoins, contre son habitude. Voici les paroles de Bernard :

« Mes frères, je vous confie une chose que j'ai tenue secrète jusqu'ici, pour ne pas m'attirer l'épithète de visionnaire, que l'on eût pu me donner tant que la chose serait restée sans preuves. Aujourd'hui, je vous la découvrirai, parce qu'il y aura profit à cela. Je vous donne pour certain ce que je vais dire ; veuillez n'y pas voir le rêve d'un vieillard en délire, mais l'affirmation d'un témoin sûr de ce qu'il dit. Vous savez que je fus jadis chargé de diriger le prieuré de Nogent ; j'ai demandé moi-même à le quitter, il y a peu de temps. C'est qu'en effet, une nuit, m'était apparu un personnage tout brillant de lumière, qui disait être Denys TAréopagite, patron du prieuré. Le saint martyr m'enjoignait de prendre sans délai le chemin de Cluny, afin de faire mes adieux au très aimé père & saint abbé Hugues, dont la mort était proche. 11 ajoutait que je verrais les débuts du nouvel abbé que Cluny recevrait de la main des Apôtres. Je ne me pressais pas d'obéir ; mais j'éprouvai alors des chagrins qui me décidèrent à quitter Nogent, & je vins en hâte jusqu'ici. Mais, malheureusement, ma négligence m'a fait manquer le but de mon voyage. Je n'ai pas pu dire adieu à notre bon père, lorsqu'il a quitté ce monde. Pourtant l'esprit a vu ce qui a échappé aux yeux du corps. Oui, j'ai vu les habitants des cieux mêlés à ceux de la terre ; j'ai vu la Vierge Marie, l'étoile de la mer, au milieu des religieux nos frères. Elle brillait de tout son éclat, & sa seule présence mit en fuite de noirs archers qui rôdaient tout à l'entour. A les voir se disperser dans leur frayeur, on eût dit les feuilles d'automne emportées par le vent. Il y avait là aussi les princes

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