‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 293 sur 322 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

vant dernièrement à Pavie, le prélat, qui était lui-même un homme de sainte vie, avait vu un jour une grande foule d'habitants du ciel marchant comme en une solennelle procession, portant des cierges allumés, & paraissant tout en fête. Il avait demandé où allait ce cortège, quel était celui qu'attendait un pareil triomphe ; & il lui avait été répondu que c'était le seigneur abbé Hugues de Cluny, auquel les bienheureux préparaient cette réception & dont ils allaient chercher Tâme. Geoffroy avait raconté aussitôt à ses compagnons ce qu'il venait de voir, & tous avaient soigneusement noté le jour & l'heure. Lorsque l'évêque d'Amiens sut à quel moment Hugues de Cluny était sorti de ce monde, il constata que c'était précisément le jour même où il avait eu à Pavie la vision que nous venons de raconter.

Sur un autre point de la France, même révélation de cette mort précieuse. Lorsque le moine clunisien chargé de l'annoncer se présenta au monastère de Jouarre, il trouva que les moniales de cette abbaye en avaient été prévenues d'avance. Une d'entre elles, nommé Sabine, religieuse d'une sainteté reconnue , avait vu peu auparavant la Vierge Marie s'avancer à la tête d'une troupe glorieuse d'esprits célestes. Assurément elle n'avait pas pu avoir connaissance de ce qui venait d'arriver à l'évêque d'Amiens, alors en Italie , & à Bertin , le serf de Cluny. Cependant le témoignage de la sainte moniale s'accordait avec les deux précédents. Au milieu de la troupe des bienheureux, Sabine avait vu porter un trône richement orné, dont la blancheur rappelait les sièges des sénateurs de l'antique Rome. Elle avait entendu quelqu'un dire que, sur ce trône , l'abbé Hugues de Cluny devait prendre place pour être enlevé au ciel, ce « sénat de la vie », comme l'Eglise chante en ses hymnes sacrées (i).

Ces trois témoins avaient vu des signes qui annonçaient d'avance l'événement; d'autres furent avertis lorsqu'il fut accompli. Et ceux-ci ne sont pas moins que les premiers

(i) Hymne de la fête de saint Pierre & de saint Paul, 29 juin : « Vit» senatum laureati possident. »

indépendants les uns des autres. Ce fut d'abord l'abbé d'Afflîghem, Fulgence, celui qui avait introduit les us clunisiens dans son abbaye , celui encore qui avait fondé le monastère de Vorst avec la règle de Marcigny. Or, dans la nuit du mercredi au jeudi de Pâques, durant son sommeil, il vit les anges enlever dans les airs deux lits brillants d'or & de draperies soyeuses, de ceux dont il est dit en TEcriture que les saints s'y reposeront avec bonheur pour le festin du ciel. Et les anges disaient : « Portons, portons au P^adis « les deux vainqueurs qui ont dompté le siècle & la nature, « Anselme, archevêque des Anglais, & Hugues, abbé de « Cluny ; dans la gloire nombre de fils les attendent. » Fulgence comprit la signification de ce songe, & annonça aux siens que les deux saints avaient quitté ce monde. En effet, on apprit peu après que le primat de Cantorbéry était mort le mercredi 21 avril, & que l'abbé de Cluny l'avait suivi le mercredi 28 du même mois, au moment même où l'abbé d'Afflighem avait vu les deux amis unis dans leur triomphe. C'était la réalisation du souhait formé trois ans plus tôt par saint Hugues, lorsqu'il écrivait à son ami de Cantorbéry : « Puisse notre union se continuer jusqu'au sein de la gloire éternelle (1). »

(i) V. ci-dessus page 447-448. Hildebert, en copiant ce récit dans l'œuvre de Gilon, a fait une confusion, qui provenait peut-être du manuscrit qu'il avait sous les yeux, ainsi que nous le fait croire une variante que nous reproduisons en donnant le texte de Gilon. Mais cette version est fautive & a conduit Hildebert à mêler deux choses. 11 dit que cette vision fut accordée à « un certain abbé de Noyon ». Cependant il est certain que les deux lits furent montrés à Fulgence d'Afflighem. Gilon le dit positivement ; Rainald qualifie Fulgence « abbé au pays de Cambrai » ; enfin la chronique d'Afflighem elle-même attribue explicitement cette vision à l'abbé Fulgence. (D'Achery, Spicil, in-4, t. X, p. 609.) Pourquoi donc a-t-on eu l'idée d'un abbé de Noyon ? Parce qu'un ancien abbé de Saint-Eloi de Noyon avait eu révélation de la mort de saint Hugues ; mais cet abbé n'était autre que Geoffroy, devenu évêque d'Amiens. Or Geoffroy a eu, nous l'avons dit, une vision toute différente de celle qu'a eue Fulgence d'Afflighem. Nous voyons donc bien que Hildebert a confondu deux personnages & deux visions. — Cf. Mabillon, Annal, t. V, p. 496.

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