CHAPITRE VI
« Pour cette raison, & aussi parce que la renommée a dû « Rapprendre nos malheurs, je me borne à te recommander « l'Empereur mon seigneur. Puisque tu n'as pas voulu le « conserver plus longtemps en cette vie, du moins que tes « prières & celles de toute ton abbaye le recommandent à « Dieu après sa mort. Prie aussi pour ton fils spirituel, afin « qu'il vive longuement, qu'il soit un digne héritier de TEm- « pereur, & un prince agréable à Dieu. S'il venait à s'élever « contre lui quelque révolte dans vos contrées, emploie tous <c tes soins à l'éteindre, & à conserver la paix à son règne ( i ). » Si les lettres de l'abbé de Cluny ont péri, du moins nous savons qu'il ne manqua pas de prier pour l'âme de l'En^pereur Henri III. II ordonna un service & des aumônes annuelles pour le repos éternel de ce prince, qui lui avait témoigné tant de confiance & d'amitié, s'était montré le généreux bienfaiteur de Cluny, & avait toujours voulu être celui de rÉgIise(2). Le Seigneur se plut à manifester précisément à cette époque combien lui était agréable la charité de l'abbé Hugues, dont les aumônes sont restées proverbiales dans l'Ordre de Cluny : Eleemosyna viri quasi signaculum cum ipso {}), Un jour il donna dix sous d'or au moine Adémar, qui était alors aumônier du monastère & devint en 1063 abbé de Saint-Martial de Limoges. Adémar était chargé de distribuer cette somme aux pauvres des environs ; or on peut dire que durant un mois, selon les expressions du vénérable Hildebert, il ne la distribua pas, mais plutôt la fit pleuvoir dans la main des pauvres, sans en voir la fin, tant que sa foi resta ferme. Ce fut lui encore qui, après avoir donné à une pauvre femme les neuf deniers qui lui restaient, trouva ensuite dans son aumônière quinze sous d'or, qu'il vint remettre à son abbé. Les aumônes de celui-ci recevaient ainsi du Ciel même leur approbation, & celles qu'il fit pour l'âme de Henri III eurent certainement une grande puissance
(1) D'Achery, SpkiL (fol«) t. III, 443.
(2) !bid. p. 408.
(3) Eccli. XVII, t8.
sur le cœur de Dieu. Pourquoi faut-il qu'il ait dû limiter son adion bienfaisante sur la famille impériale à celui-là seul qui n'était plus? Pourquoi ne lui fut-il pas donné de diriger l'éducation du jeune prince Henri, dont la trop faible mère ne sut pas corriger ni préserver les facultés naissantes! 11 ne put davantage garantir l'impératrice elle-même contre de funestes conseillers. L'attachement de l'abbé de Quny au Siège de saint Pierre nous fera comprendre ce qu'il souffrit en silence, lorsqu'il vit la régente involontairement égarée dans les voies d'un schisme, qui sans elle n'eût pu naître ni se soutenir. Mieux que personne il eût été en mesure d'éclairer l'impératrice. Mais que pouvait-il, si loin d'elle, alors qu'on était parvenu à écarter de la régence l'archevêque Annon de Cologne, plus tard canonisé, auquel Henri III mourant avait voulu remettre l'éducation de son fils & la conduite du royaume? Qye pouvait-il, alors que Hildebrand lui-même, envoyé en Allemagne comme légat des Papes, était impuissant à rien obtenir?
Tandis qu'à la cour de Germanie les événements se préparaient si mal, Viftor II, revenu en Italie, mourait prématurément à Florence {28 juillet 1057). Le Saint-Siège ne resta pas vacant plus de cinq jours ; & le nouveau Pape fut ce même Frédéric de Lorraine, que nous avons vu à Rome au concile de 1049 ^" qualité de chancelier de l'Église Romaine. Déjà abbé du Mont-Cassin, il était depuis peu cardinal prêtre du titre de saint Chrysogone. Élu le 2 août 1057, il prit le nom d'Etienne X, par dévotion pour le Pape saint Etienne I" dont l'Église faisait la fête en ce jour. On n'a pas oublié qu'il s'était lié d'amitié avec l'abbé de Cluny huit ans auparavant. Un de ses premiers soins fut de le mander en Italie auprès de sa personne, en même temps qu'il introduisait dans les conseils de l'Église un nouveau personnage, destiné à jouer un rôle des plus importants : nous avons nommé Pierre Damien, abbé de Fontavellane, qu'Etienne X créait cardinal évêque d'Ostie. Hugues se rendit à l'appel du Pontife, & apprit alors à connaître le nouveau cardirial, dont la trempe naturelle pouvait étonner d'abord, mais