CHAPITRE VI
croyaient aflfranchîs de ces soins dans la recherche de Dieu. Le pauvre aumônier en était là; oublieux des promesses de rÉvangile, son esprit revenait trop facilement à ces pensées d'intérêts matériels, qui nuisaient chez lui à l'esprit d'oraison. Trouvant sans doute que les deux saints prolongeaient singulièrement leur prière, il ouvrit son aumônière, & se mit à faire ses calculs, comptant sans bruit l'argent qui lui restait. Il était tout à son occupation, fort peu digne du lieu saint, lorsque le légat se retournant brusquement, & s'adressant à lui, dit bien haut :
— Hors d'ici, Satan!
— Qu'as-tu donc à le traiter si mal? dit l'abbé; que ne nous laisses-tu en paix terminer notre prière?
— Eh ! demande à ton moine celle qu'il faisait, répliqua Hildebrand; tu verras pourquoi je le chasse.
Tous étant bientôt sortis de l'église, le seigneur abbé questionna en effet l'aumônier; & le pauvre moine fut bien obligé d'avouer qu'il était alors occupé à compter son argent.
— Oui, ajouta le légat, il comptait ses pièces; & devant lui un esprit noir & hideux imitait chacun de ses gestes.
Le voyage continua. Bientôt on arriva dans une petite ville; Hugues & Hildebrand laissèrent un moment souffler leurs montures & se rendirent à l'église; mais en y entrant, le légat dit tout bas à son ami : « Faisons brièvement notre « oraison, & hâtons-nous de quitter cette ville, ou bien nous « y resterons tous. » Ainsi fut fait; au bout de quelques courts instants tous deux revenaient à l'endroit où leur suite avait pris gîte, & constataient que deux de leurs compagnons avaient déjà succombé aux atteintes d'une terrible épidémie qui régnait dans la ville. Sans faire aucune question, l'abbé de Cluny remonta à cheval, & tous suivant le légat sortirent promptement de la ville (i). Quand on en fut à quelque distance, Hugues s'enquit auprès de Hildebrand du motif d'une si grande hâte : « C'est que, répondit celui-ci, j'ai vu l'Ange du Seigneur, l'épée nue à la main, &prêt à nous frapper (2). »
(i) Pauli Bernried. l^ita Gregorii PP. y II, ap. Watterich, t. I, p. 481. (/) Ihid.
Hildebrand dut enfin se séparer de son ami, & prit la route d'Allemigne; Hugues revint à Cluny. Alors que la blessure de son cœur était encore saignante, il allait recevoir la mission de soutenir de grandes âmes souffrantes, dont il n'eut pas même toujours la consolation d'assurer ta marche.
Le Pape Viftor II était alors en Allemagne, où l'Empereur Henri III avait souhaité revoir son ancien chancelier qu'il avait beaucoup aimé. De son côté, le Pape avait saisi cette occasion de traiter avec l'Empereur de plus d'une affeire concernant l'Église. Mais durant l'automne, moins d'un mois après l'arrivée du Souverain Pontife, au milieu des chasses organisées dans les forêts du Hartz, Henri 111 fut saisi brusquement d'une maladie qui l'enleva le 5 oftobre 1056. II avait vu avant de mourir son fils Henri, âgé de six ans, reconnu & proclamé roi de Germanie par le Pape luimême, qui mettait l'orphelin & ses droits sous la proteftion de l'Eglise Romaine & sous la sauvegarde des foudres spirituelles. Pour l'Église la mort de l'Empereur était une véritable catastrophe. Outre la droiture de cœur qui avait empêché ce prince dentraver l'œuvre de régénération religieuse entreprise par les Papes, Henri 111 avait la main ferme & puissante. Il en était besoin pour maîtriser les seigneurs, que leurs intérêts, lésés par les revendications du Saint-Siège, pouvaient facilement pousser à une résistance armée. Désormnis il n'y avait plus pour l'Eglise à compter sur une proteiftion de ce genre. L'impératrice Agnès prenait en main une longue & difficile régence, assistée d'un conseil qui ne parut bientôt réuni que pour l'égarer. Hugues de Cluny venait de lui écrire. C'était au milieu des fêtes qu'elle avait reçu ses lettres, malheureusement perdues pour nous; ce fut au milieu du deuil que l'impératrice répondit :
ft Au très cher père abbé Hugues, digne de tous les titres, « salut & respectueuse obéissance.
« Voici que ma lyre n'a plus que des accents de Couleur; <.i les pleurs ont remplacé la joie; le bonheur dont tes lettres « m'avaient remplie a fait place aux gémissements. Mon « cœur est brisé par le chagrin, & se refuse à tout te dire.