‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 71 sur 322 · CHAPITRE VIII I I · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII I I

côté pour perdre de l'autre. Il donna donc la meilleure part de ses tendres soins à la portion la plus faible du troupeau, offrant aux hommes le saliit de Tâme, & préparant aussi à leurs épouses le secours que réclamait leur condition, plus dangereuse au point de vue matériel. 11 leur assura tout le nécessaire, & leur interdit le superflu. Il leur donna pour gérer leurs affaires temporelles des frères entendus & de vertu éprouvée, qui les suppléeraient au dehors. Il construisit des bâtiments de service bien ordonnés, leur créa des ressources, acheta de nombreuses fermes. D'autre part il fournit l'église de tous les ornements nécessaires & d'insignes reliques; entre autres il lui donna un bras de sainte Agnès(i), enchâssé dans l'or & les pierreries. Enfin pour que l'observance ne se relâchât pas, il leur donna pour guide un honnme qui nourrit leurs âmes par son enseignement, & brilla toute sa vie de l'éclat d'une pureté sans ombre. Ce parfait moîne se nommait Renchon, vrai sage de l'école du Christ, qui savait par sa bonté allumer la ferveur, & aussi par sa fermeté prévenir les écarts.

« C'est ainsi que ce monastère en vint à exhaler un parfum de sainteté qui s'est répandu jusqu'au fond de l'Occident. On ne peut désormais redire l'éloge des moines de Cluny sans y joindre celui des héroïnes de Marcigny, qui réunissent, comme on sait, deux observances : celle des cénobites & celle des ermites(2); la première les associe à la règle de Cluny, la seconde les fait courir sur les traces des Pères du désert. Par l'observance des cénobites elles s'égalent aux hommes

(i) A cette époque, des moines (de l'observance clunisienne, disent quelques-uns) desservaient à Rome la basilique de Sainte-Agnès sur la voie Nomentane ; il est donc très vraisemblable que l'abbé de Cluny ait pu obtenir d'eux rinsigne relique dont parle le chroniqueur. N'était-il pas a Rome deux ans auparavant, & l'amitié d'Etienne X & de Nicolas II ne lui donnait-elle pas un grand crédit ? — V. Sainte Agnès, par Mgr Dominique Bartolini (depuis cardinal), trad. franc, de J. Materne, p. 177.

(2) Rainald de Vézelay, neveu de saint Hugues, dit de même à propos de Marcigny, dont il avait été prieur : « Quibus & cœnobitarum & anachoretarum instituit legem. »

dans la mesure de leurs forces; par l'observance des anachorètes, elles nous dépassent. Elles se surmontent elles-mêmes, restant à jamais fixées dans leur cloître; & leur désir est de n'être jamais arrachées à ces noces du Christ, à qui elles sont pour jamais attachées.

<\ Voilà ce qu'a constitué ce miroir des abbés, ce flambeau des moines, cet Hugues dont la mémoire ne doit jamais périr. Ce monastère qu'inonde l'Esprit divin, cette arène où combattent ces âmes valeureuses & fidèles, tout cela est son œuvre. Le monde les eût achetées & vendues; lui les a établies en la terre de ses pères, pour les faire passer de là au sein de la patrie céleste. Ce sont là les pierres précieuses qui brillent au diadème d'Aaron. Quel signe plus éclatant pouvions-nous avoir de sa grande sainteté? Quand il n'eût pas fait d'autre bien en ce monde, cet illustre père n'eût-il pas eu droit à la récompense pour avoir sauvé tant d'âmes, les ; avoir amenées à une sainteté si rare, à un degré de perfeâion"

si éminent? »

Il est évident, d'après les paroles de notre chroniqueur, que la clôture striâe & rigoureuse de Marcigny surprenait par son austérité; on voit aussi que ce monastère était en partie destiné, à l'origine, à devenir un asile protecteur dont nous avons pressenti la nécessité dans la famille même de Semur.

Ainsi tout en prouvant qu'il ne savait pas mentir au sang des chevaliers ni laisser la faiblesse sans aide & sans asile, Hugues se montrait surtout l'homme de l'Église, plein de son esprit, docile à suivre les tendances qu'elle manifestait. Rien de surprenant dès lors à ce que son œuvre ait pris rapidement un essor qui fit l'admiration des contemporains. Elle était animée de l'esprit de l'Eglise, qui est celui de Dieu, fondée par un saint, fécondée enfin par ses prières, ses travaux & ses souffrances. Mais consultons d'autres témoins dont le récit nous aidera à pénétrer plus avant l'organisation matérielle en même temps que l'esprit de Marcigny. Celui que nous entendrons maintenant n'est autre que Pierre de Montboissier, troisième successeur de saint Hugues, moine

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