‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 70 sur 322 · CHAPITRE VIII I l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII I l

des peines qui à coup sûr ne manquaient pas de raisons d'être. D'ailleurs les affaires sans nombre que Tabbé de Cluny avait à conduire & à régler, pour la restauration ou la conservation des monastères placés sous sa direftion, n'avaient pu manquer de lui donner une pleine connaissance de la réalité. Aussi ne voyait-il, c'est lui qui l'a dit, que bien peu de monastères de vierges où les conditions de salut fussent pleinement telles qu'elles eussent dû être. Lors donc que le Seigneur lui confia le soin de cette partie choisie du troupeau, alors même que Marcigny s'élevait presque à l'ombre des tours du puissant château de Semur, où veillait le généreux comte Geoffroy son frère, Hugues ne négligea pas de prendre ses sûretés contre un ennemi invisible, insaisissable aux protefteurs humains. Il n'hésita pas à donner à son nouveau monastère des lois très striftes, qui lui imprimèrent un cachet peu commun à cette époque. Nous demanderons aux contemporains de nous décrire cette fondation. D'abord reproduisons ce qu'en dit un moine de Cluny, qui a connu l'abbé Hugues & vu Marcigny ( i ) :

« Nous devons, dit-il, parler du zèle dont fut possédé pour le salut des âmes Hugues de Cluny, d'éternelle mémoire. Ce zèle le fit compatir au besoin des femmes qui cherchaient Dieu, & qui restaient isolées dans le siècle, tandis que Cluny ouvrait ses portes à leurs maris, amenés par l'abbé dans les filets de saint Pierre. 11 établit donc sur les terres de sa famille un refuge destiné à celles qui voudraient y entrer, sans être tentées de regarder en arrière en fuyant Sodome de concert avec leurs époux. Le port de Marcigny fut ouvert à celles qui voulaient échapper aux tempêtes du monde. Là, leurs âmes pourraient se couvrir des fleurs des vertus, tandis que les vices y périraient & que les corps s'y soumettraient à la pénitence. Là, elles deviendraient par l'Esprit Saint mères de nombreux fils spirituels, qui sont

(i) BibL CJun, col. 455. Passage tiré presque textuellement de Gilon, (bl. 30$ v<*, niais que nous citons de préférence, à cause de quelques détails omis par Gilon.

les aftes des vertus, & de nombreuses filles, qui sont les saintes aspirations. Hugues éleva donc à Marcigny une basilique, de proportions restreintes, il est vrai, mais admirablement ornée & disposée, remarquable par la solidité de sa structure & par son beau clocher, qui s'élève au chevet (i). Ce monastère vit aussitôt dans ses murs de nobles damoiselles, lesquelles y ont passé saintement leur vie, & y sont mortes de la mort des élus. Pour ces sœurs, Tabbé de Cluny eut des soins admirables, & redoubla de bonté à leur égard, tant pour leur nourriture que pour leur vêtement. Prenant bien garde que leur sexe est le plus faible, il voulait éviter que le besoin les fît murmurer, les fît retourner en arrière, même par la seule pensée, au risque de devenir semblables à la femme de Loth. Il établit que jamais il ne serait permis à aucune d'elles de voyager ni de sortir du cloître, une fois qu'elles y seraient descendues & qu'elles seraient entrées dans cette glorieuse réclusion. Il considérait en effet qu'il serait fort dangereux pour cqs épouses du Christ de sortir ainsi, & de paraître encore libres d'engagements; de se montrer au monde & d'exciter ses désirs, ou de regarder encore le monde & de s'exposer à le regretter. Il prenait une pitié particulière de ces âmes qui voulaient quitter le siècle qu'elles méprisaient; car leur condition était bien pire que celle des hommes, auxquels tant de saints asiles étaient ouverts, tandis que les femmes en pouvaient bien difficilement trouver un pour elles-mêmes.

« Hugues avait donc songé à tout cela; bon & sage comme toujours, il ne voulait pas élever l'édifice spirituel de Cluny en causant la perte des épouses demeurées seules dans le monde. Il voulait élever les murs de Jérusalem d'une main, & de l'autre tenir le glaive; il ne voulait pas travailler d'un

(i) On sait qu'au XI« siècle la tour du clocher s'élevait généralement au-dessus du porche d'entrée, dans les petites églises. Ici elle est placée au chevet. Cela nous donne à penser que l'entrée était là en effet, tandis que le chœur des moniales occupait la nef, selon la disposition monastique. Les quelques fidèles qui assistaient aux Offices se {^laçaient alors derrière l'autel.

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