‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 73 sur 322 · CHAPITRE VIII I · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII I

vie & fille de haut lignage, élève la voix, & s'adressant au légat, répond : « Père, la crainte de Dieu & le précepte de « notre abbé nous ont pour toujours constituées recluses ici, « pour éviter le feu éternel. Ne nous commandez donc pas « d'en sortir; & au lieu de vouloir nous faire fuir le feu, par « la vertu de Notre-Seigneur Jésus-Christ ordonnez au feu de « nous fuir. » L'accent de foi dont cette réponse est pleine gagne le légat. Un autre eût peut-être songé à invoquer le cas de force majeure ou les exemptions de droit; Hugues de Lyon va plus simplement : il retourne sur ses pas, traverse la foule, & s'arrêtant devant les flammes qui crépitent avec un bruit sinistre : « Au nom du Seigneur, s'écrie-t-il, & en « vertu de la foi de celle qui a parlé, arrière, fléau terrible! « & n'ose plus jamais attaquer la demeure de ces servantes « de Dieu. » A peine le pontife a-t-il proféré ces mots, que la foule stupéfaite voit la flamme se redresser, comme si elle eût rencontré une muraille de fer, puis se replier sur elle-même, décroître, & bientôt tomber tout à fait, sans qu'un homme y eût mis la main, sans qu'une goutte de pluie tombât du ciel. Qui ne redirait ici le mot de l'Ecriture : « Par la foi les saints ont éteint les ardeurs du feu(i). »

On le voit, Pierre le Vénérable n'exagérait pas dans le mot que nous citions de lui ; & Dieu montrait combien lui était agréable la ferme résolution des saintes recluses de Marcigny. Mais entendons encore le même témoin, qui va porter nos pensées sur des scènes plus douces. Il va nous parler de Marcigny à l'époque où mourut saint Hugues, dans l'éloge qu'il retrace de Raingarde sa mère, proche parente elle-même du saint abbé (2). Après avoir dit comment elle avait songé d'abord à Fontevrault, dont la fondation était toute récente (3), Pierre le Vénérable continue :

Marcigny. C'est donc en sa qualité de prieure que Gisèle prend ici la parole. — Cf. Cucherat, Cîufty au XI^ siècle, 4* édit. p. 229. (i) Hebr. xi, 34.

(2) Petr. Vener. Epist. lib. Il, xvii. — M. Cucherat prouve assez solidement que Raingarde était de la famille même de Semur. (Loc, cit» pp. 9 1 . 92 .)

(3) Marcigny fut fondé quarante ans avant Fontevrault.

« Elle choisit Marcigny pour y demeurer; au comble de ses vœux, elle y parvint enfin; & elle ne devait plus le quitter que pour le Paradis. Elle fut reçue en grande joie par les frères & les sœurs, qui cependant ignoraient complètement son dessein, & croyaient n'avoir à fêter en elle qu'une étrangère de distinftion. Le monastère était alors fort pauvre, même du nécessaire. Il s'y trouvait en effet près de cent moninles, & on y pourvoyait à l'hospitalité de quiconque se présentait; or les possessions de Marcigny n'étaient point assez considérables pour suffire à tant de charges. Hugues en était alors prieur, & Geoffroy de Semur en était le très diligent procurateur(i). Ce dernier, occupé sans cesse au service de Dieu comme à la célébration des Offices de l'Eglise, s'était associé quelques moines pleins de vertus & de mérites; & tous ensemble assiégeaient de leurs prières le Dieu de miséricorde, lui demandant de visiter sa maison, & de donner le nécessaire à ceux qui le servaient. Un jour, étant à l'autel & célébrant la Messe, il rappelait à Notre- Seigneur ses propres paroles & ses promesses divines, lorsqu'il entendit une voix céleste lui dire : « Sache que ta prière est exaucée. » Quelque temps après, pendant qu'il reposait durant la nuit, il vit en songe une belle colombe, aussi blanche que la neige, & qui semblait apprivoisée; elle volait tout près de lui, tournant tout autour de sa tête, & semblant l'inviter à la prendre. Il la prenait en effet, puis allait tout joyeux présenter sa captive au prieur Hugues. Celui-ci la recevait avec non moins de joie, lui rognait les ailes, & la mettait en volière. Tel fut le récit que Geoffroy fit de ce songe; & ceux qui l'entendirent

(l)Nous corrigeons ici le texte de Pierre le Vénérable, que sa mémoire a trahi ; cela nous parait clair, il'aprés le travail des Bénédiâins niéiiiL'i de iVlarcigny, établissant la succession des procuraUurs & des prieurs (Cucherat, p. 264). A la date de 1 1 14. lorsque Raingarde vint à Marcigny, c'était bien Geoffroy de Semur, neveu de saint Hugues, qui était procurateur ; nous dirons plus loin le sens de ce mot. Le prieur des dama éluit «lors Hugues, second successeur de saint Hugues comme abbé de Ouny en 1133. Girard le Vert, que nomme ici Pierre le Vénérable, ne vint à Marcigny qu'en 1115.

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