CHAPITRE VIII
purent bientôt comprendre que cette colombe n'était autre que Raingarde.
« En effet, !e lendemain de son arrivée à Marcigny, elle manda le prieur. Puis en présence des moines & des moniales, s'adressant à ses compagnons de voyage, qui ne savaient rien encore de ses intentions, elle leur rappela qu'elle avait comme eux tout vu, tout éprouvé, & qu'en définitive le monde ne pouvait rien pour l'âme. « Dans cet ordre de « choses, les serviteurs, les amis les plus dévoués sont impuis- « sants, vous en convenez, dit-elle. Aussi ai-je résolu de « travailler moi-même à mon propre salut, de faire peiner le « corps durant ma vie, pour n'être pas sans mérites quand, « après ma mort, mes amis m'auront oubliée. En un mot, « je vous déclare ce que je vous ai jusqu'ici caché : désor- « mais je ne franchirai plus le seuil de cette clôture, le « monde ne me reverra plus, & jamais je ne sortirai de « ce tombeau où j'ai résolu de m'ensevelir. » A ces mots, ceux de sa suite ne peuvent contenir leur désespoir; ils s'écrient qu'ils ruineront le monastère si l'on prétend l'y retenir. Puis les larmes les gagnent, & leurs accents de fureur se changent en sanglots de douleur. « Allez, mes amis, re- « prend Raingarde, après la tempête viendra le beau temps; « après les pleurs, le sourire & la gaieté vous reviendront; « nous en sommes tous là. Retournez au siècle, tandis que «je m'en vais à Dieu. » Et ce disant, elle entre dans le cloître, où elle est accueillie par les sœurs. Elle livre sa chevelure aux ciseaux, qui la font tomber; elle reçoit l'habit monastique; & comme l'avait annoncé la vision, cette blanche colombe est enfermée dans le colombier par les soins du prieur. La voilà qui s'élance joyeuse à travers les gazons du Paradis; en véritable brebis du Seigneur, elle jouit des fleurs qui les émaillent; elle va par ces gras pâturages, satisfaisant maintenant cette faim qui depuis si longtemps la dévorait. Surtout elle se fait l'humbie servante de toutes les soeurs; car à l'exemple du Seigneur, elle est venue pour servir, & non poui être servie. Cette humilité lui gagne bientôt l'affeÉtion pleine & entière de toutes les moniales, dont elle a
conquis les cœurs. Pour elle; c'est une guerre sans merci qu'elle déclare à son corps; veilles & jeûnes ont un si prompt succès, que bientôt elle semble n'avoir plus que la peau sur les os. Quelques années après son entrée, je vins à Marcigny, & elle me dit alors en plaisantant : « Grâces à Dieu, tu vois « que j'ai perdu le superflu mondain, & que je suis débar- « rassée du lourd bagage dont j'étais chargée dans le siècle. « Il ne me reste plus qu'à faire peau neuve; alors je n'appor- « terai plus rien de vieux au service de Dieu. » Etant dans le monde, elle avait appris les Psaumes, & maintenant elle allait sans cesse les redisant. Mais tandis qu'elle était de toute son âme plongée dans les jouissances spirituelles de Marie-Madeleine, au moment où elle ne s'occupait qu'à gagner les sommets de la perfe£tion, sans autre souci que celui de progresser chaque jour, l'obéissance vint la saisir pour la transporter dans le domaine de Marthe. A cause de ses talents singuliers, on la fit cellérière du monastère. C'est qu'en effet, n'étant pas « la colombe séduite & sans cœur(i), » mais bien plutôt celle qui « habite au bord des eaux pures « & se baigne dans le lait (2) » de la simplicité évangélique, elle possédait « la prudence consommée du serpent(3), » dont elle n'avait point la malice. Elle avait emporté dans son exode les dépouilles des Egyptiens (4), pour les donner aux Hébreux dont elle était la vraie fille, & les mettre au service de Dieu durant son pèlerinage dans le désert de ce monde.
<\ Fidèle à l'obéissance, elle dut donc franchir les limites de son cloître chéri, & prendre sur elle le soin de toutes les sœurs. Comment dire de quelle manière elle s'acquitta de ce devoir? Elle y mit tant de zèle qu'elle était pour toutes une mère par son afFedion, une servante par son aftivité. C'était In flamme de charité dès longtemps allumée dans son âme, le feu couvant dès longtemps dans son cœur, qui maintenant se faisaient jour pour s'élancer au dehprs. Il fallait qu'après
(1) Ose. vu, II.
(a) Cantic. iv, 13.
(3) Malth. X, 16.
(4) Exod. xii, 35, 36.