CHAPITRE IX
« homme craint tant pour son âme, alors qu'il est si fort « au-dessus de l'humanité, que sera-ce de nous, dont le cœui « est si sec & Tâme si peu vertueuse ! » Et de fait cet exemple ne fut pas perdu. L'on ne pouvait se méprendre à l'accent de sincérité profonde qui marquait les paroles du saint cardinal ; & les moines avaient raison de se redire à euxmêmes, en présence de cette image des anciens pères de la solitude, ce que le bienheureux patriarche Benoît avait écrit en songeant à leurs enseignements : « Tout cela nous fait rou- « gir, nous qui vivons dans la paresse & la négligence (i). » La leçon humblement donnée fut humblement reçue; & peu après, l'abbé de Cluny disait avec joie au moine italien qu'il en constatait les heureux fruits dans l'âme de ses disciples. Ce bienfait appelait une récompense. « 11 fut décidé « en chapitre que désormais un pauvre serait nourri & vêtu, « & qu'un psaume serait chanté, à l'intention du cardinal « Pierre Damien, sa vie durant. Après sa mort, la Messe « devait être chantée solennellement pour le repos de son « âme au jour anniversaire ; les frères auraient le repas des « jours de fête, & tous les restes en seraient distribués aux « pauvres.
« Ainsi entrés dans la société des frères, & fortifiés par le « speflacle de leur sainte vie, nous partîmes pour Saint- <c Martial, continue le moine italien. Les rebelles s'étaient « dispersés & cachés dans les environs. Mais le légat fit « publier que chacun pouvait en toute sécurité se présenter « à lui & faire entendre ses réclamations, sous la seule con- « dition de reconnaître l'autorité de l'abbé de Cluny. Pas un <c n'accepta. Le légat voulut alors en conférer avec l'évêque « & le vicomte de Limoges ; & aux applaudissements de « tout le peuple, il fulmina l'excommunication contre qui- <c conque se rendrait coupable de violence envers le monas- « tère & les moines qui l'habitaient. Quant à la soumission « due à l'abbé de Cluny, le cardinal jugea devoir surseoir à « prononcer, comptant sur le temps & la prudence de l'abbé
(1) Reg. S. Bened. cap. lxxiii.
« Hugues. » En fait c'était tout ce qu'il fallait; d'une part le légat prononçait ainsi qu'il n'y avait pas usurpation du fait des Clunîsiens, puisqu'il plaçait les moines nouveau venus sous la garde des foudres pontificales. D'autre part, le droit était certain; car la Règle de saint Benoît avait expressément prévu le cas où « l'évêque diocésain & les « chrétiens du voisinage auraient le devoir d'empêcher le « mal de prévaloir au monastère par un accord coupable « dans l'éleftion abbatiale ( i ) ; » & de plus le droit reconnaissait alors aux fondateurs ou à leurs descendants le pouvoir d'agir ainsi dans le cas de nécessité. Or la simonie était considérée comme crime appelant même l'intervention des laïques; saint Grégoire VII le proclamera bientôt (2). Remis ainsi à l'abbé de Cluny, le monastère pouvait avoir encore bien des épreuves à vaincre, mais il était assuré de vivre; & l'année suivante, Hugues y envoya pour abbé l'aumônier de Cluny, Adémar, dont nous avons déjà parlé. Ce fut un gouvernement de cinquante ans qui commença en 1064 avec ce nouvel abbé, & qui amena Saint-Martial à un très haut point de prospérité.
Après le règlement de cette affaire, le légat & l'abbé de Cluny revinrent par l'Auvergne & s'arrêtèrent à Souvigny. « Là, dit le moine italien, nous trouvions le monastère où « reposent les bienheureux confesseurs Maïeul & Odilon. « Mais la consécration solennelle n'était pas encore venue « parfaire son église & lui donner sa dernière confirmation. « Beaucoup d'évêques se réunirent, avec une foule considé- « rable de fidèles. L'église fut solennellement consacrée ; » & le légat procéda à l'élévation solennelle du corps de saint Odilon. Grande fut sans doute la joie de l'abbé Hugues en voyant ces saintes reliques de son père bien-aimé désormais exposées aux hommages des fidèles. Aussi voulut-il que Pierre Damien se fît à nouveau l'historien du grand abbé qui avait gouverné Cluny durant cinquante-six ans(^). De sa
(i) Reg. S, Bened. cap. Lxiv.
(2) Ep. ad laicos Cemutn. ap. Watterich, t. I. p. 494.
{3) Bibl. Cluniac. col. 315.
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