‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 86 sur 322 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ami, & qui se reflétait dans ses conseils, était un don précieux que prisait grandement l'archidiacre de TÉglise Romaine. Au milieu du tumulte des affaires, tumulte souvent armé, Hildebrand sentait le besoin d'un ami dont la vue fût claire & Tesprit libre. Cet ami, ce conseil, il savait le trouver chez Tabbé de Cluny, auquel, certes, les affaires ne manquaient pas, mais dont Tâme, unie à Dieu, planait avec aisance audessus de ces difficultés. Bien différentes étaient les relations de l'archidiacre avec le cardinal d'Ostie. C'était à Hildebrand que rÉglise devait de conserver Pierre Damien à son service; au moins était-ce la persuasion du saint évêque. Mais la rigueur parfois excessive de celui-ci, ses ardeurs quelquefois indiscrètes, ne convenaient pas toujours aux difficultés de la situation, qu'elles risquaient d'empirer. De là, chez Hildebrand, quelque froideur à l'égard de Pierre Damien, froideur qui fit plus d'une fois place à une opposition formelle, commandée par l'intérêt de l'Égjlise. De son côté, le cardinal ne savait pas toujours retenir une épigramme, qui parfois atteignait jusqu'au Pape, On le lui pardonnait aisément, en considération de ses mérites éminents ; mais en somme il résultait de tout cela des relations tendues, & souvent difficiles, entre deux hommes qui visaient pourtant au même but, c'est à dire le triomphe de la sainte Église. Sous son enveloppe un peu rude, Pierre ' Damien en souffrait; & il confiait cette peine à l'abbé de Cluny, avec l'abandon que lui inspirait la douceur de ce pasteur des âmes. Il soupirait de ne pas posséder sans réserve l'affeftion de celui qu'il considérait comme l'un des plus vaillants défenseurs de l'Église. L'éloge qu'il faisait de Hildebrand était si chaleureux, que l'abbé Hugues ne put s'empêcher de dire : « A coup sûr il ne sait pas combien tendrement vous l'ai- « mez; s'il le savait, il vous paierait d'une affeftion sans « pareille. » Ce mot de l'ami commun fut une consolation pour Pierre Damien, qui plus tard le rapportera lui-même à Hildebrand dans le but de l'éclairer sur ses vrais sentiments. 11 faut bien avouer que l'archidiacre de l'Église Romaine avait besoin de ce témoignage. Ainsi là encore Hugues se

montrait le vrai fils des saints, dont il est dit en l'Écriture « qu'ils mettent la paix parmi ceux de leur maison (1). »

« Cependant, dit le moine italien qui accompagnait le « cardinal légat, nous commençâmes à nous occuper de « réunir les évêques en synode. Celui qui était la cause de « tout ce mouvement, ayant appris notre arrivée, s'était « hâté de s'aller cacher en son pays, loin de Mâcon. Il ne « put néanmoins éviter le concile, dont on fixa la date à une « époque assez éloignée pour que tous pussent y être pré- « sents. Des lettres furent envoyées aux évêques pour leur « enjoindre d'y assister, de par l'autorité Apostolique, & « sous la menace des peines canoniques, en fixant aussi le « jour & le lieu de la réunion. »

L'abbé de Cluny de son côté ne perdait pas de vue les événements qui se passaient à Saint-Martial, & se demandait s'il n'y avait pas lieu d'en instruire le légat. « Mais, dit le « même historien, son embarras était grand; car s'il ne « voyait pas d'autre remède à tant de maux, il avait honte « pour l'état monastique de dévoiler tout ce qui se passait « là-bas. Il ne put cependant tenir plus longtemps sa dou- « leur secrète pour nous; d'ailleurs les moines de Cluny « joignirent auprès du légat leurs instances à celles de leur « abbé pour obtenir l'intervention de saint Pierre en cette « cause. L'évêque d'Ostie hésitait; mais il se dit bientôt « qu'après tout, étant envoyé pour sauver Cluny, sans doute « il ne devait pas négliger le soin des monastères qui étaient « les membres de ce grand corps. Il se prépara donc à partir. « Auparavant il voulut venir au chapitre; & là se prosternant « à terre, il pria instamment les frères de venir à son secours, « eux aussi, s'accusant selon sa coutume de n'être qu'un « gyrovague, un vagabond, un triste moine enfin. » Quelles que fussent les préventions dont nous entendions tout à l'heure l'écho, les moines de Cluny ne purent voir sans en être touchés le speÊlacle de tant d'humilité. « Chacun d'eux «fondait en larmes. — Bon Jésus! se disaient-ils, si cet

(1) Eccli. XLiv, ti.

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