HUGUES AU MILIEU DE SES MOINES
ANS les lettres qu'il écrit à l'abbé Hugues de Cluny, Pierre Damien compare le monastère qui lui laisse de si beaux souvenirs « au champ fertile, béni du Seigneur (i), » au « paradis terrestre arrosé par quatre fleuves (2), qui sont les Évangiles. » Il se rappelle avec bonheur ces moines travaillant sans relâche « avec le calme & la vigueur du Ixjeuf attelé à la charrue, veillant ainsi que le lion, qui se repose sans fermer la paupière (}). » De son côté le moine italien que nous avons déjà longuement cité avait eu tout le temps de noter ses impressions au spectacle de l'observance clunisienne, & nous lui emprunterons
(1) Gen. xxvii, 37.
(3) Ibid. II, 10.
(j) « Vos enim leo non sine causa significat, qui sic dormitis a seculo ut pervigiles semper oculos habeatis in Deo. » ( Ephtola iv, ad mon^ichos monast. Cluniac.) — II nous parait évident que cette comparaison est inspirée à saint Pierre Damien par le souvenir du grand lion de pierre sculpté au pignon du bâtiment appelé depuis « les écuries de saint Hugues », & qui contenait alors les écuries de Ybospitium avec divers logements pour les hôtes. Ce lion existe encore à la même place. Cf. Penjon, Clunjy, p. 124.
le tableau qu'il en trace dans le récit de son voyage. « Vraiment, dit-il, j'ai vu à Cluny bien des Pauls & bien des Antoines. Si ces moines n'habitent pas la solitude, ils imitent pourtant les oeuvres des solitaires, & même ils les égalent. Quand je me pris à considérer leur observance, la charité de leur aflfeftion mutuelle, & la convenance de ces usages monastiques, je songeai aussitôt à la primitive Église, cette famille dont saint Luc nous a dit : La multitude des fidèles n'avait qu'un cœur & qu'une âme, & tout leur était commun (i). A Cluny comme en cette première Église, ou plutôt comme au ciel, nul souci de la misère. La charité y règne, la joie spirituelle y déborde, la paix est le bien commun. La patience fait tout accepter, la longanimité tout supporter. Espérance vaillante, foi solide, chasteté sans tache, s'allient à l'humble obéissance qui lave les péchés, à l'observance de lois vraiment monastiques. Que dire encore de cette rigoureuse mortification des sens, de cette discipline régulière ? Faut-il parler du respeft que l'on porte au cloître & au silence ? Hors le cas de nécessité, personne n'oserait se promener dans le cloître durant le temps consacré à l'étude, ni ouvrir la bouche si on ne l'interroge. Pour la grossièreté du vêtement, pour la simplicité de leur couche, les Cluhisiens se renferment exaftement dans les limites tracées par saint Benoît. Les Offices divins prennent la meilleure part des jours même les plus longs (2). A Cluny l'on se parle par signes, si bien faits & si graves que la légèreté n'y a jamais aucune part. Il me faudrait encore dire la qualité de la nourriture & de l'habit, les soins empressés prodigués aux malades, enfin la bonne & sage distribution de toutes choses ; mais je veux me borner. . . Pourtant comment ne parlerais-je point des beautés matérielles de Cluny , de l'abondance des biens temporels, dont on a besoin aussi en ce monde? Oui, je devrais décrire les salles du monastère, toutes bâties en belle
(i) Aâ. IV, 32.
(2) Ici nous ne traduisons pas exadement, parce que le texte est en désaccord avec VOrdo de Cluny & les lettres mêmes de saint Pierre Damien. Nous nous en tenons à ce qui est la vérité sur ce point.
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