‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 92 sur 322 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

pierre, & disposées bien monastiquement ; Téglise, vaste & voûtée, renfermant de nombreux autels, munie d'une foule de reliques de saints, avec un trésor très varié, riche en belles choses ; le cloître, si vaste & si beau (1) que son aspeft seul inviterait les moines à y séjourner ; le dortoir, suffisant pour tous les frères & que trois lampes éclairent toute la nuit ; le réfeftoire, où Ton ne voit point de luxueuses peintures, & qui est remarquable au contraire par son austère simplicité, assez spacieux enfin pour que les frères y puissent au large prendre la réfeftion commune. Dans tous les endroits où Teau est nécessaire, des canaux cachés l'amènent & la déversent en abondance. O noble famille, véritable Israël de Jésus-Christ ! vous avez quitté la servitude honteuse de r Egypte ; vous avez passé la Mer Rouge, où vos ennemis sont restés engloutis. Maintenant vous jouissez d'une terre promise, de laquelle vous travaillez à passer en cette vraie patrie où coulent le lait & le miel. »

Tel apparaissait Cluny aux yeux des étrangers. C'est le cadre dans lequel doit se dérouler à nos yeux la vie de l'abbé Hugues. Nous l'étudierons donc pour comprendre mieux notre saint. Autour de lui & sous son gouvernement, deux cents religieux, pour le moins, vivaient dans un ordre admirable, malgré la multiplicité des détails de l'observance au sein dune telle agglomération. Une hiérarchie d'officiers sagement instituée soutenait cet ensemble, & c'était là une des beautés de la maison de Dieu. Au-dessous de l'abbé, au-dessous du grand-prieur, son suppléant, tout s'ordonnait par la vigilance du prieur claustral, gardien de l'observance, & par l'adivité du chambrier, de qui relevaient le cellérier, l'hospitalier, l'infirmier, & le connétable (2). A son tour le

(1) C'était celui que saint Odilon avait fait construire, & duquel il disait : «Je l'ai trouvé de bois, je le laisserai de marbre. ^ En etfet il avait fait venir pour cela par la voie du Rhône des colonnes de marbre de Provence. Au moment où saint Hugues laissera le siège abbatial à son successeur, ce cloître se trouvera trop petit, & Ponce le rebâtira sur de plus vastes proportions encore.

(2) Connestabulus, chargé du soin des écuries tant des moines que des

cellérier dirigeait le grainetier, le sommelier, le jardinier, l'infirmier surtout, avec lequel il luttait d'attention pour les frères malades. Puis venait le vaste département de Vbospitium. Le frère hospitalier accueillait les hôtes qui voyageaient à cheval, & les soins empressés des moines s'étendaient jusqu'aux montures des nouveau venus. De son côté l'aumônier recevait en son aumônerie ceux qui allaient à pied ; sans compter les autres soins qui lui incombaient, & dont nous parierons plus tard. Ainsi qu'en une ruche bien ordonnée, tout ce monde accomplissait ses fondions sans bruit comme sans négligence ; par le nombre des moines l'on peut se faire une idée de l'adivité de corps & d'esprit que réclamaient ces différents emplois. C'était dans toute sa rigueur la réalisation du précepte évangélique : Qui prœest fiât siciit ministrator {^{). Tout ce bel ordre arrachait à l'étranger l'exclamation respectueuse de Jacob : « Castra Dei sunt « bcec. C'est ici l'armée de Dieu (2)! » Oui; &pourtaht c'est encore la partie la moins noble de la vie clunisienne. C'en est l'écorce, nécessaire à la vérité, mais destinée seulement à protéger & à conserver le fruit, qui est la sandification, selon l'Apôtre (j). Or, de même que le fruit ne peut se nourrir & croître que s'il tient à l'arbre, la sanâifîcation ne provient que de l'union au Seigneur par les vertus qui attachent l'homme à son Dieu. Au monastère elles se traduisent par les aâes de la vertu de religion, dont le nom seul exprime cette adhérence surnaturelle. C'est donc à ces ades que nous devons regarder pour pénétrer véritablement la vie clunisienne. La prière est le plus excellent, & surtout la prière de l'Église, la liturgie sacrée. A Cluny, elle vit dans toute sa plénitude. Autour de la sainte Eucharistie, conservée dans une tour d'or enrichie de pierreries, & sus-

étrangers de passage à Ybospitium. Le connétable était souvent ti gîeux de grand talent & de grand mérite.

(i)Luc. xxu, 36.

(2)Gen. xxxn, 3.

(3) Rom. VI, 33.

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