Première Partie. Chap. IX. 4y
sione. Le soupçon du marquis ne paroissoit donc pas absolument dénué de fondement ; et toute la Cour le crut de même. Dès qu'on y sut la scène qui s'étoit passée entre le marquis et son fils , on loua beaucoup la prudence de Louis , qui , dans la crainte de plus grandes pertes, a voit fait en sorte de faire renoncer son père au jeu. Mais la conduite de Louis fit tomber toutes ces conjectures , et montra bien que rien n'entroit dans le dessein qu'il avoit formé , que le désir d'être pleinement à Dieu.
Le marquis , voyant la constance de son fils dans sa résolution , et les circonstances de sa vocation , commença à croire que la chose étoit sérieuse, et que l'inspiration étoit divine. D'ailleurs , le souvenir cle la vie angélique que son fiis avoit menée dès l'âge le plus tendre , achevoit de le convaincre. Cependant il voulut avoir l'avis du révérend père François de Gonzague, général des pères de l'Observance de Saint-François. Ce Père, parent et ami intime du marquis, faisoit alors la Visite des maisons de son Ordre en Espagne : le marquis le pria d'examiner , avec toute l'attention possible , la vocation de Louis. Ayant mis deux heures à cet examen , ce Père , qui étoit un saint religieux , ne put s'empêcher d'assurer le marquis qu'il n'y avoit aucun doute que la vocation de son fils ne fût toute divine.
Quoique le marquis fût lui-même très-persuadé que c'étoit le Seigneur qui appeloit ainsi son fils , il ne pouvoit , malgré cela , se résoudre à lui accorder la permission qu'il soîlicitoit , et il l'amusoit par de belles paroles, Louis sen aperçut , et désira de ne plus différer à suivre sa vocation , surtout après la mort de Don Jac-
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ques qui lui rendoit sa liberté. Ayant donc assisté avec toute la Cour aux funérailles qu'on fit à ce prince à l'Escurial , il résolut d'essayer si une nouvelle tentative lui réussiroit. Il alla un jour chez les Jésuites, avec son frère Rodolphe : lorsqu'il fut question de s'en retourner , Louis adressant la parole à son frère et à tous ceux de sa suite , leur dit qu'ils pouvoient retourner au palais sans lui , parce qu'il étoit décidé à demeurer où il se trouvoit, sans en sortir. Tous lui ayant fait d'inutiles instances pour le ramener , ils se retirèrent , et vinrent raconter le tout au marquis. Il étoit alors au lit , travaillé de la goutte. A cette nouvelle il envoya ordonner à son fils de revenir au palais. Louis répondit , que , puisque la chose devoit se faire un jour, il valoit autant que ce fût ce jour-là même ; et que son inclination le portant à demeurer où il se trouvoit , il prioit qu'on n'y mît pas d'opposition. Quand cette réponse fut rendue au marquis , il dit que son honneur seroit blessé si la chose finissoit ainsi , et que toute la Cour en parleroit ; qu'il falloit donc absolument que son fils revînt au palais. Alors Louis obéit. Un autre jour le marquis s'entretenoit avec le Père général de Gonzague : il le conjura par le sang et par l'amitié qui les unissoit , que puisqu'il voyoit quelle perte ce seroit pour lui et pour ses états , que d'être privé d'un fils si propre à gouverner , il daignât faire ses efforts pour le détourner d'entrer en religion , et pour lui persuader qu'il serviroit également Dieu en vivant dans le monde. Le Père générai lui répondit qu'il le prioit de le dispenser d'une pareille commission , à laquelle sa conscience et son état s'opposoient. Le marquis insista , et lui