‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 33 sur 85 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Louis est envoyé a Milan pour des affaires : comment il s'y comporte.

.Tendant qu'on attendoit le consentement de l'Empereur pour la renonciation , le marquis eut à Milan quelques affaires d'importance , qu'il ne pouvoit aller terminer par lui-même à cause de ses indispositions. Il songea donc à y envoyer Louis , sur la prudence et la sagesse duquel il comptoit beaucoup , comme l'ayant déjà éprouvé : car l'ayant chargé de traiter certaines affaires avec différens princes , il les lui avoit toujours vu terminer à sa satisfaction. Louis partit donc pour obéir à son père. Ces affaires le retinrent huit à neuf mois à Milan. Il les traita toutes avec tant d'adresse et de prudence , qu'il en vint à bout au gré du marquis.

Ce temps ne fut pas perdu pour Louis. Il avoit étudié en Espagne la logique , il voulut prendre une teinture de physique au collège de Milan , où les Jésuites enseignoient. Comme il avoit l'esprit excellent , il y fît de merveilleux progrès. Tous les matins il se trouvoit aux leçons \ et quand les affaires l'en empêchoient , il faisoit prendre la leçon par quelqu'un , et letudioit ensuite en son particulier. Il ne man-> quoit aucune des disputes académiques , argumentant et soutenant à son tour , comme tous les autres écoliers , sans vouloir qu'on fît pour

6o Vie de S. Louis de Gonzague.

lui aucune distinction. Quoique la subtilité de son esprit perçât dans tout ce qu'il disoit , il parloit cependant avec tant de circonspection , que , de l'aveu de ses maîtres , on ne l'entendit jamais prononcer une parole qui ne fût à sa place , ou qui sentît le jeune homme.

Il ne se borna point à l'étude de la physique, il y ajouta celle des mathématiques qu'on enseignoit au même collège. On ne dictoit rien sur cette science ; Louis , pour ne rien perdre de ce qu'il entendoit , dictoit aussitôt qu'il étoit de retour chez lui à un valet de chambre ce qu'il avoit retenu , mais avec tant de précision , que ce même domestique , qui conservoit ces écrits comme autant de reliques , me les ayant fait voir à Châtillon , je fus surpris de leur exactitude. Il se rendoit au collège avec un air de modestie qui charmoit , et presque toujours à pied : il ne portoit qu'un habit de serge noire et sans épée , ne disant mot aux personnes qui l'accompagnoient. Il ne prit point d'autre récréation pendant son séjour à Milan , que de s'entretenir tantôt de science ? tantôt de spiritualité : et ce n'étoit pas seulement les Pères et les étudians qu'il fréquentoit , mais encore les frères coadjuteurs du collège , et surtout le portier. C'étoit pour lui une vraie satisfaction quand ce portier , allant appeler quelqu'un qu'on demandoit , lui laissoit les clefs de la porte. Louis se regardoit alors comme s'il eût été de la Compagnie.

Dans le temps du carnaval , tandis que la foule couroit aux spectacles , il se rendoit au collège ; et il disoit que ses spectacles étoient les Pères de la Compagnie , dans la conversation desquels il goûtoit une satisfaction qu'il ne

Première Partie. Chap. XII. 61 trouvoit dans aucun des amusemens du monde. Un jour de carnaval , qu'on faisoit à Milan un fameux tournois où toute la jeune noblesse superbement montée se trouvoit , Louis , saisissant cette occasion de fouler aux pieds les vanités du monde et de se mortifier publiquement , résolut de s'y montrer , quoiqu'il eût de fort beaux chevaux , monté sur un mulet vieux et petit , accompagné seulement de deux domestiques. Ce fut dans cet équipage qu'il parut dans les rues les plus fréquentées , s'exposant à la risée du monde qu'il méprisoit souverainement. Les personnes religieuses , témoins de cette action héroïque , ne purent qu'en être très-édifiées.

Les promenades de Louis , pendant le séjour qu'il lit à Milan , consistoient à visiter souvent les lieux où la sainte Vierge étoit particulièrement honorée. Tous les dimanches et fêtes , il communioit dans l'église de Saint-Fidèle , appartenant aux Pères de la Compagnie de Jésus. Le Père Charles de Reggio , qui prêchoit alors dans cette église , a assuré que quand il vouloit s'exciter à la ferveur en prêchant , il n'avoit qu'à jeter les yeux sur Louis , qui , ne manquant aucun de ses discours , avoit coutume de se placer devant la chaire : ce Père , à la seule vue de ce saint jeune homme , se sentoit intérieurement attendri , comme quand on considère quelque objet de dévotion ; tant étoit grande l'idée qu'on avoit de la sainteté à laquelle on le croyoit déjà parvenu.

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