‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 35 sur 85 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Louis 7 avant de se rendre a Châtillon , va faire une retraite a Mantoue,

UUR le point de retourner à Châtillon , Louis qui jugeoit de l'avenir par ce qui lui étoit arrivé à Milan , s'attendoit à avoir encore quelque nouvel assaut à soutenir. C'est pourquoi avant de partir de Milan , il écrivit au général de la Compagnie , et lui demanda si dans le cas où le marquis sou père chercheroit encore à combattre sa vocation , il pourroit , sans autre permission de son père , se retirer dans quelque maison de la Compagnie? Quelque compassion qu'eût le Père général pour ce saint jeune homme , et quelque sensible qu'il fût aux dangers qu'il couroit , il lui répondit qu'il ne jugeoit pas à propos qu'il partît sans une permission expresse du marquis son père ; qu'il pensoit que de cette façon sa démarche tourneroit davantage à la gloire de Dieu , à son propre intérêt et à l'honneur de la Compagnie.

Louis se rendit au sentiment du Père général ; mais en quittant Milan pour retourner à Châtillon , il passa par Mantoue où il voulut faire les exercices de saint Ignace , tant pour sa consolation que pour se confirmer dans sa vocation , et prendre de nouvelles forces contre les assauts qu'il redoutoit. Il fit donc les exercices dans le collège de la Compagnie. On étoit alors au mois de juillet de l'année i585 , temps auquel on attendoit de jour en jour les ambassadeurs du Japon , qui venoient à Rome des extrémités de l'Asie pour reconnoître la chaire

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de saint Pierre , et rendre , au nom de leurs rois et du peuple fidèle de ces contrées , leur obéissance au vicaire de Jésus-Christ. Après avoir rempli leur commission auprès du pape Grégoire XIII , qui régnoit quand ils arrivèrent à Rome , ces ambassadeurs retournant dans leur patrie , passèrent par la sainte maison de Lorette , et virent une grande partie de la Lombardie : ils arrivèrent donc à Mantoue au mois de juillet. Ils furent reçus par le duc avec une magnificence royale.

Or, pendant que tout le monde étoit occupé à voir les préparatifs et les fêtes qu'on donnoit à ces ambassadeurs , qui en étoient eux-mêmes émerveillés , Louis , peu curieux de fêtes et de spectacles , resta dans sa solitude ; et malgré les grandes chaleurs de l'été , il passa deux ou trois semaines renfermé dans une petite chambre , avec tant de ferveur , que tous ses momens étoient consacrés à des prières vocales ou mentales , ou à la lecture de quelque livre de piété. Pendant tout ce temps , sa nourriture étoit si peu de chose , qu'on pourroit dire qu'il ne mangeoit rien : aussi ceux qui étoient chargés de le servir , s etonnoient qu'il pût se soutenir. Ce fut le Père Antoine Vaîentino qui commença à lui donner les exercices spirituels. Ce Jésuite étoit très-versé dans ces matières , ayant été pendant vingt-cinq ans recteur et maître des novices dans la province de Venise. Louis fit une confession de toute sa vie , et il la fit avec de grands sentimens de douleur et de dévotion.

Pendant ces exercices on fit lire à Louis les constitutions et les règles de la Compagnie ; après avoir bien examiné le tout avec attention , il déclara qu'il n'avoit rien trouvé qui

Première Partie. Chap. XIV. 69 l'arrêtât. En partant du collège , il demanda en grâce une copie des méditations sur la passion du Sauveur , voulant s'en entretenir de temps en temps.

Arrivé enfin à Châtillon , Louis étoit bien déterminé à presser son départ. Cependant par ménagement pour le marquis , il passa quelques jours sans parler de rien. Il menoit une vie si exacte et si sainte , qu'il étoit l'admiration de la Cour et du peuple. S'il paroissoit en public , c étoit toujours les yeux baissés ; il ne les levoit que pour rendre le saîut à quelqu'un de ses vassaux ; à quoi il ne manquoit jamais , marchant toujours la tête découverte. Quand il alioit à quelque église pour y entendre la messe , il trouvoit un prie-Dieu préparé avec des coussins pour lui et pour son frère qui en profitoit; mais Louis n'usa jamais de coussins ni à l'église m a la maison : accoutume a se mettre a genoux où il se trouvoit , il y demeuroit des heures entières. Avant d'entendre la messe , il récitait l'office , ou faisoit l'oraison mentale. Les jours de fêtes et de dimanches auxquels il communioit , il étoit si long dans son action de grâces , que son frère Rodolphe sortoit pour aller se promener, et venant ensuite le reprendre, le trouvoit encore en oraison. Aux vêpres, auxquelles Louis se faisoit un devoir d'assister, jamais on ne le voyoit assis , mais toujours à genoux ; ce qui édifioit beaucoup tous ceux qui en étoient témoins. Il faisoit au palais ses abstinences ordinaires et ses oraisons , et demeuroit une grande partie du temps seul dans sa chambre. Il passoit quelquefois plusieurs jours sans presque proférer une parole. Il parloit si peu , qu'il nous assura que depuis qu'il étoit

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religieux , il en disoit plus dans un jour , qu'il ne faisoit dans plusieurs mois étant séculier : que si par hasard il avoit jamais à retourner dans sa famille , il seroit obligé de changer de façon de vivre , et de veiller davantage sur luimême j crainte de scandaliser ceux qui Tauroient autrefois connu , et qui pourroient croire que dans la religion il se seroit émancipé. Nous savons cependant que dans la religion il fut observateur exact du silence : jamais il ne le rompit que quand les supérieurs , pour le distraire de sa grande application à l'oraison , l'obligèrent à parler.

De retour à Ghâtillon , Louis augmenta ses pénitences corporelles , au point qu'on ne savoit pas comment il pouvoit tenir , tant il étoit exténué. Il faut convenir , qu'emporté par sa ferveur , il commit en cela des excès. Il croyoit pouvoir faire ce qu'il faisoit ; et n'ayant point de guide spirituel , il suivoit les mouvemens d'une ferveur indiscrète. Ce fut là une des raisons dont la marquise , sa mère , se servit pour engager le marquis à donner enfin à Louis la permission de se faire religieux , lui disant que s'il s'obstinoit à le retenir plus long-temps , on le perdroit infailliblement , parce qu'il étoit impossible qu'il pût résister à la vie qu'il menoit; qu'au contraire , en religion les supérieurs y veilleroient ; qu'ils sauroient modérer sa ferveur , et qu'il leur obéiroit ; comme en effet cela arriva. Lui-même avouoit que la religion lui avoit été salutaire , non -seulement pour lame , mais aussi pour la santé du corps ; la charité des supérieurs ayant mis un frein à ses indiscrétions.

Pendant ce dernier séjour à Ghâtillon , Louis

Première Partie. Chap. XIV. 71 s'appliqua particulièrement à former à la piété ses jeunes frères. Entre ses frères , celui pour lequel il montroit plus de tendresse étoit François ; peut-être parce que sa grande jeunesse le rendoit plus capable d'instruction , ou parce qu'il montroit un jugement plus solide , ou enfin parce que Louis prévoyoit quel honneur il feroit un jour à sa famille. En effet , la marquise , sa mère , avoit coutume de raconter , qu'un jour François , encore enfant , se divertissant avec les pages de la maison , elle l'entendit crier. Louis se trouvant alors avec elle à la porte de sa chambre , elle lui dit : J'ai peur qu'on fasse mal a cet enfant ; et Louis lui répondit : Soyez tranquille , madame , François saura bien se défendre ; puis il ajouta : Souvenez-vous de ce que je vous dis , François sera le soutien de notre Maison, La marquise n'oublia jamais ces paroles. Tout le monde sait corn* bien parfaitement elles se sont vérifiées. Cette prédiction ne fut pas la seule que fit Louis : son gouverneur racontoit que Louis , encore séculier , annonça à plusieurs de ses vassaux des choses qui dans la suite arrivèrent précisément comme il les avoit prédites.

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