‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 36 sur 85 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Nouvelles difficultés que Louis a a essuyer de son père : il obtient enfin la permission d'entrer en Religion.

JLPefuis plusieurs jours Louis étoit à Châtillon , et le marquis ne lui disoit mot de l'affaire qui l'intéressoit le plus. Impatient de la voir finir , Louis résolut de lui en parler. Il lui rap-

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pela donc , avec tous les égards convenables , qu'il croyoit toucher au moment de voir enfin ses désirs accomplis. Mais il fut bien étonné de voir que le marquis , prenant tout à coup un air extraordinaire de hauteur et d'autorité , lui dit ces paroles : « Vous vous êtes trompé , » mon (ils , quand vous vous êtes imaginé que » je consentirois au choix que vous faites ; on » y pensera quand vous aurez vingt-cinq ans : » néanmoins , s'il vous plaît de partir à présent, » vous en êtes bien le maître ; mais si vous le » faites , ne vous regardez plus comme m.on » fils. »

Cette déclaration fut un coup de foudre pour Louis ; et il en fut d'autant plus accablé , que ie marquis ne lui donna pas le temns de consulter le Père général ; de sorte que pressé de prendre son parti sur plusieurs propositions qu'on lui fit , il crut que le moins mauvais , dans la conjoncture où il se trouvoit , étoit de consentir à attendre un certain temps qu'on lui marquoit pour exécuter son dessein , à condition toutefois qu'il passeroit ce temps-là à Rome , et qu'on donneroit dès lors parole au Père général , de n'apporter plus d'obstacle à sa réception quand il auroit subi cette dernière épreuve. Le marquis s'irrita d'abord de ces conditions , et les rejeta comme absolument contraires à ses volontés. Mais Louis , animé d'une sainte hardiesse , déclara à son père que rien au monde ne l'obligeroit à passer ses jours dans le siècle ; et que si , à l'expiration du terme , on avoit encore assez de crédit pour empêcher les Jésuites de le recevoir , il se réduiroit plutôt à vivre errant par toute la terre , qu'à jouir d'une fortune à laquelle il étoit convaincu que Dieu vouloit qu'il renonçât.

Première Partie. Chap. XV. y 3 Ces paroles , dites avec une liberté qu'il n'avoit pas coutume de prendre , frappèrent le marquis. Vaincu par la constance de Louis , et par la justice de sa cause , craignant d'ailleurs de l'aigrir à l'excès , et de le porter à quelque résolution qui lui déplairoit encore davantage , il se laissa fléchir , et consentit à ce qu'on lui demandoit. Louis l'écrivit sur-le-champ au Père général, et lui détailla les raisons qui l'avaient forcé de proposer ce parti à son père : il finissoit sa lettre , en lui témoignant combien il souifroit des retardemens que Ion mettoit à la chose du monde qu'il désiroit le plus.

Louis passa ce jour et les suivans dans l'affliction ; il déploroit amèrement sa disgrâce , d'être né d'une famille si noble , et fils aîné ; il porloit envie à ceux qui étant dune moindre naissance, neprouvoient pas tant d'opposition à se consacrer à Dieu dans l'état religieux. Dieu qui console les affligés , et se rend facile aux prières de ceux qui sont dans la tribulation , trouve les moyens de les consoler lorsqu'ils s'y attendent le moins , en levant tout à coup tous les obstacles. C'est ce qu'éprouva Louis. On en étoit à délibérer sur le lieu où il devoit demeurer à Rome , lorsqu'un jour , ayant passé quatre ou cinq heures en oraison , demandant à Dieu d'abréger le temps de son exil dans un lieu où il ne le seivoit pas avec toute la perfection qu'il désiroit, il se sentit tout d'un coup inspiré d'aller trouver son père , qui étoit au lit , extrêmement travaillé de la goutte , et de faire un dernier effort pour le fléchir. Le saint jeune homme ne doutant point que cette pensée ne lui vînt de Dieu , se lève sans balancer , va droit à la chambre du marquis , et d'un ton également

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ferme et respectueux , il lui dit : <• Mon père , » je me remets entre vos mains ; faites de moi » ce qu'il vous plaira ; mais je vous proteste que » je suis appelé à la Compagnie de Jésus , et » qu'en vous opposant à ma vocation , vous vous » opposez à la volonté de D;eu. » Après avoir parlé ainsi , sans attendre la réponse , il se retira. Le marquis se trouva si ému de ce discours , qu'il ne put proférer une parole. Réfléchissant ensuite sur les résistances qu'il avoit faites jusqu'alors à la vocation de son fils , il eut quelque scrupule d'avoir en cela offensé Dieu. D'un autre coté , vivement pénétré de ce qu'il en coûteroit à son cœur , pour faire le sacrifice d'un fils tel que Loups , il s'attendrit au point , que se tournant du côté de la muraille , il commença à verser des torrens de larmes : pendant un temps assez considérable il fit entendre ses soupirs et ses sanglots , de façon que tout son monde cherchoit à savoir ce qui pouvoit lui être arrivé de fâcheux. Quelque temps après , il fit appeler Louis , et lui parla ainsi : Mon fils, "vous venez de faire une plaie bien sanglante a mon cœur. Vous savez combien je vous aime ; je fondois sur vous mes espérances et celles de notre Maison; mais puisque Dieu vous appelle , comme vous le dites > je ne veux plus m y opposer. Allez > mon fils , où il vous plaira , je vous donne ma bénédiction. Il prononça ces paroles avec une si grande tendresse de sentimens i qu il recommença de nouveau à verser des larmes en abondance , sans qu'il fût possible de le consoler. Louis , après un court remerciment, se retira , pour ne point entretenir par sa présence la douleur de son père. Rentré dans son appartement , qu'il ferma sur

Première Partie. Chap. XV. y 5 lui , il se prosterna par terre ; puis les bras étendus , les yeux élevés vers le ciel , et fondant en larmes , il remercia le Seigneur de l'inspiration qu'il avoit eue et du succès qui l'avoit couronnée. 11 sol frit en holocauste à sa divine Majesté avec tant de ferveur et de dévotion , quil ne pouvoit cesser de le louer et le bénir.

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