‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 48 sur 85 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

De la vie de Louis au collège Romain 7 et de ses vertus.

JLje retour de Louis causa une joie universelle à tous les jeunes gens du collège romain , et particulièrement à ceux qui avoient vécu avec lui au noviciat. Ils se flattoient avec raison de profiter beaucoup de ses exemples et de sa conversation. Louis , de son côté , fut charmé d'avoir à faire le cours de ses études à Rome , résidence du chef de la Compagnie , et dans la première de ses Universités. Depuis cette époque jusqu'à son heureuse mort, ayant eu, comme plusieurs autres , beaucoup de liaison avec lui , j'ai été témoin oculaire de la plupart des choses que je vais raconter. Louis ayant repris à Rome ses études de métaphysique , on vit bientôt qu'il possédoit la logique , la physique et les mathématiques de manière à être capable de soutenir

Seconde Partie. Chai\ XI. 129 une thèse publique sur toute la philosophie. Après six mois d'étude au collège romain , Louis soutint donc une thèse générale ; et comme les cardinaux de la Rovère , Mondavi et Gonzague , ainsi que d'autres prélats et seigneurs honorèrent cet acte de leur présence , il la soutint dans la grande salle du collège.

Il fut généralement applaudi et particulièrement des trois éminences , lesquelles furent surprises qu'en si peu de temps , il eût pu , avec une aussi mauvaise santé , faire de si grands progrès. A l'occasion de cet acte , voici deux choses dignes de remarque. La première est que Louis fut long-temps en doute, si pour son humiliation il devait répondre bien ou mal : ne voulant pas s'en tenir à son sentiment particulier , il consulta le père de Angelis , homme non- seulement docte , mais spirituel , avec lequel il s'entretenoit quelquefois de son intérieur. Quoique ce Père lui eût donné de bonnes raisons contre son sentiment , l'envie d'une humiliation sensible se présenta de nouveau à son esprit dans le cours de son acte , et le tint quelques momens incertain ; mais enfin , les raisons du Père l'emportant, il se détermina à répondre de son mieux , et il le fit parfaitement. L'autre chose qui arriva , fut qu'un docteur en argumentant , fit je ne sais quel préambule à la louange de la Maison de Gonzague j ce qui ne servit qu'à faire rougir Louis , et à exciter la compassion que lui portoient les assistans , sachant combien il souffroit d'être loué. Le cardinal Mondavi parut applaudir à ce docteur ; mais Louis répondit toujours aux argumens de ce panégyriste , de façon à lui prouver qu'il n'avoit pas goûté son préambule,

i3o Vie de S. Louis de Gonzague.

x\près les études de philosophie, on appliqua Louis à celles de théologie. Il eut successivement pour professeurs , le père Justiniani de Gènes , le père Vasquez et le père Azor , tous deux Espagnols , personnages d'un grand savoir , comme le prouvent leurs ouvrages. Louis avoit pour eux un grand respect ; il en parloit toujours avec éloge ; et jamais on ne le vit combattre leurs opinions , ni se plaindre de la brièveté ou de la longueur des questions. Il se faisoit un devoir d embrasser le sentiment de son professeur : il étoit ingénieux à trouver des raisons pour le défendre , sans cependant se laisser emporter par l'inclination. Sans goût pour les opinions extraordinaires, il s'en tenoit à la doctrine de saint Thomas : ses écrits le charmoient par leur ordre , leur netteté et la pureté des sentimens ; il avoit aussi pour lui une dévotion particulière à cause de sa sainteté. Louis avoit 1 esprit pénétrant ; ses idées étoient claires et nettes ; il avoit avec cela un jugement solide : tout le monde lui rendoit justice à ce sujet , et ses maîtres en convenoient eux-mêmes. L'un d'eux disoit qu'aucun écolier ne lui avoit jamais rien proposé , à quoi il n'eût répondu sur-le-champ; que Louis étoit le seul qui l'eût embarrassé par une difficulté qu'il lui proposa.

Louis joignoit aux talens l'application dans ses études , autant qu'une santé délabrée , des forces affaiblies., et ses supérieurs le lui permetîoient. Il ne se mettoit jamais à l'étude qu'après avoir fait oraison. Son étude ne consistoit pas dans la lecture d'un grand nombre d'auteurs , mais uniquement dans la méditation des écrits de ses maîtres. S'il rencontroit quelque difficulté qu'il ne pût résoudre de lui-même , il la

Seconde Partie. Chap. XL i3i notoit ; et quand les autres avoient proposé ce qu'ils pouvoient avoir à dire , il proposoit aussi ses doutes , et prenoit toujours le temps le plus commode pour ceux qu'il avoit à interroger. Dans ce qu'il proposoit , il parloit latin , selon la règle , et toujours découvert , à moins qu'on ne le forçât de se couvrir. Il ne lisoit jamais de livres sur les matières de ses études , sans avoir pris l'avis de ses maîtres. Jusqu'où ne portoit-il pas sa déférence pour eux ? on en peut juger par ce trait. Il se trouvoit un jour dans la chambre du père Justiniani , pour le consulter sur une difficulté qu'il avoit au sujet de la prédestination. Le Père , après lui avoir donné sa réponse , lui ouvrit le septième volume de saint Augustin , et lui montra du doigt l'endroit qu'il devoit lire , dans le livre du Bien de la Persévérance, Louis lut précisément la page , sans vouloir tourner le feuillet et lire dix lignes qui terminoient le livre , et cela uniquement parce que le Père ne lui avoit pas dit de lire plus que la page qu'il lui indiquoit , n'ayant pas fait attention à la page suivante.

Au collège il disputoit et argumentoit , selon qu'il en avoit ordre : il étoit toujours prêt à le faire pour les autres. Dans tout ce qu'il proposoit et répondoit , il montroit la subtilité de son esprit. Il alloit tout de suite à la difficulté , et jamais on ne remarqua en lui aucune envie de montrer de l'esprit , ni de faire parade de science , encore moins de se préférer aux autres. Il argumentoit avec modestie , et cependant d'une manière pressante , sans altération , sans éclats de voix , sans laisser échapper un mot qui pût blesser , donnant toujours à celui qui devoit lui répondre le temps de s'expliquer.

i'5'2 Vie de S, Louis de Gonzàgue.

Quand il voyoit la difficulté éclaircie et résolue , il finissoit la dispute avec la plus grande ingénuité , et ninsistoit plus. Soit qu'il allât en classe , soit qu'il en sortît , sa coutume étoit de visiter le saint Sacrement. On remarquoit dans sa démarche une si grande modestie , que plusieurs séculiers étrangers s'arrêtoient exprès dans la cour du collège pour le voir passer. Un abbé en particulier , charmé de sa modestie , alloit en classe uniquement pour le voir , et ne le perdoit pas un instant de vue. Puen en cela ne doit surprendre , puisque l'on voyoit vérifiées en lui ces paroles de saint Ambroise , sur le verset du psaume : Qui timent te y videbunt me , etlcetabuntur : Ceux qui vous craignent, ô mon Dieu! me verront marcher dans la voie de vos cornmandemens , et s'en réjouiront.

« C'est une chose bien estimable , dit saint » Ambroise sur ces paroles , de voir un homme » juste ; parce que l'aspect d'un juste , pour la » plupart des hommes , est une leçon ; et pour » les personnes parfaites un sujet de consola- » tion et de joie. » Tels étoient les effets que produisoit la vue de ce saint jeune homme dans les personnes qui le considéroient ; de façon qu'il vérifioit encore ce qu'ajoute saint Ambroise ; que le regard du juste guérit , et que les rayons des yeux du juste semblent transmettre une certaine vertu à ceux qui souhaitent sincèrement de le voir. Tout cela arrivoit ainsi , parce que tout son extérieur étoit si bien composé , qu'il portoit à la dévotion et à la componction tous ceux qui portoient sur lui les yeux. Il faisoit plus encore ; il rendoit attentifs et circonspects ceux avec lesquels il se trouvoit. Ce n'étoit pas seulement les écoliers et ses compagnons ; mais

Seconde Partie. Chap. XL i33 les Pères , même les plus graves , se compo soient en sa présence. Jamais on ne le vit quitter la classe , ni dire une seule parole à qui que ce fût , pendant l'explication du professeur. Il gardoit en classe un parfait silence.

Il se faisoit un plaisir de prêter aux autres ses cahiers , et attendoit toujours qu'on les lui rendît , sans faire d'instance pour les ravoir. 11 arriva qu'une année le père Vasquez ne pouvant donner tout le traité de la Trinité , se contenta de dicter les choses les plus essentielles , et laissa ses écoliers transcrire eux-mêmes le reste. Les supérieurs dirent à Louis de faire écrire pour lui ; mais , après avoir examiné les cahiers du professeur , il se contenta de faire seulement transcrire les choses les plus difficiles. Interrogé par quelqu'un pourquoi il en agissoit ainsi ? Il lui répondit : Parce que je suis pauvre ; et je le fais pour pratiquer la pauvreté ; car enfin les pauvres ne doivent dépenser que pour ce qui leur est absolument nécessaire, Vers les dernières années de ses études , il craignit que de faire ainsi écrire pour lui ne fût pris pour l'effet d'un trop grand soin de sa santé \ il fit donc instance auprès des supérieurs pour avoir la permission d'écrire lui-même , et il allégua tant de raisons , qu'il l'obtint ; mais comme il ne pouvoit pas écrire aussi vite qu'on dictoit , il faisoit attention à ce qu'il entendoit , et l'écrivoit en abrégé : ensuite il tiroit des cahiers de ses confrères ce qu'il n'avoit pu écrire. Il ne vouloit dans sa chambre aucun livre inutile. Il pensoit qu'il ne convenoit pas à un religieux qui aime la pauvreté , de tenir chez lui des livres dont il n'a besoin que rarement , pouvant , sans beaucoup s'incommoder , les aller consulter à la bibliothèque commune.

i34 Vie de S. Louis de Gonzagite.

Apprenant un jour qu'un nouveau venu n'avoit point la somme de saint Thomas , à cause du grand nombre d'étudians , Louis alla prier le Père recteur de trouver bon qu'il lui portât celle qu'il avoit ; donnant pour raison que , quand il en auroit besoin , il pourroit se servir de celle qu'avoit son compagnon de chambre. Il appuya si bien sa demande , que le Recteur se crut obligé d'y souscrire. Ce fut pour lui un plaisir singulier , parce qu'il rendoit par là service à un de ses confrères , et qu'en même temps il se trouvoit plus pauvre qu'auparavant, n'ayant plus rien autre chose à son usage que la Bible. Je me borne à ce que je viens de rapporter des études de Louis. J'aurai bien plus à m'étendre sur ses vertus , qui toutes étoient signalées. On trouvoit en lui le vrai modèle de la perfection intérieure et extérieure. Nous pouvons en rendre témoignage , ainsi que plusieurs autres Jésuites qui se sont trouvés avec lui dans le même collège.

Page 1