CHAPITRE X
Louis est envoyé a Naples ; ce qu'il y fait.
V ers l'automne de i586 , il survint au père Pescatori une incommodité qui détermina le Père général à l'envoyer à Naples , dans l'espérance que le changement d'air lui seroit sa-
i^4 Vie de S, Louis de Gonzague, Jutaîre. Le Père , instruit de cette disposition , et s'entretenant avec son saint novice , lui dit un jour : Feriez -vous volontiers avec moi le voyage de Naples ? Louis , sans penser à autre chose , répondit tout de suite : Volontiers 9 mon Père. Le temps du départ approchant , ie Père général dit au Père recteur qu'il pouvoit conduire avec lui trois novices qui avoient besoin de changer d'air. Louis devoit être un de ces trois , à cause de ses maux de tête qu'on crut par-là soulager. Quand Louis apprit cette résolution ? il en fut sensiblement fâché , par 3a crainte qu'il eut d'y avoir en quelque chose contribué par la réponse qu'il avoit faite. Il se reprochoit de n'avoir pas répondu qu'il s en remetîoit à la volonté des supérieurs , sans montrer ni inclination , ni opposition. Il étoit cependant vrai que la résolution du Père général ne venoit pas de cette réponse de Louis , mais uniquement de ce qu'il croyoit la chose convenable pour sa santé. Tourmenté de ce scrupule , Louis prit la résolution , non-seulement de se montrer dans la suite indifférent dans toutes les occasions , mais encore de conseiller aux autres de ne jamais dire ni oui , ni non , de se tenir dans une parfaite indifférence , et d'attendre tout de i'obéissance. Il fît part de son scrupule à plusieurs personnes , ajoutant qu'il éprouvoit une grande affliction d'esprit, quand il croyoit faire sa volonté.
Obligé de faire ce voyage , Louis eut une consolation sensible de le faire avec son Recteur le père Pescatori, Il étoit bien aise d'apprendre des actions et des discours de ce Père la conduite que doit tenir un religieux de la Compagnie , quand il voyage. Ils partirent de Rome
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le 27 d'octobre de la même année. Quand ils furent parvenus à un lieu d'où Ion comiriençoit à perdre Rome de vue , Louis se tourna vers la ville , et récita avec dévotion l'antienne et l'oraison des apôtres saint Pierre et saint Paul. Le Père recteur étoit en litière à cause de ses crachemens de sang : un seul des trois novices devoit être avec lui , et les deux autres à cheval. Louis fit son possible pour céder sa place dans la litière à l'un de ses compagnons 5 consentant de se priver de la conversation de son maître , qu'il estimoit si fort , et ne pensant qu'à obliger un autre et à le faire voyager plus commodément : mais comme il se trouvoit le plus foible des trois , on le força à se mettre dans la litière.
Pendant la route , il récitoit l'Office avec le Père ; le reste du temps ils tenoient des discours spirituels. Le Père sachant qu'il senioit en bonne terre , s'ouvroit volontiers à Louis 5 il lui communiquoit les secrets de la vie spirituelle , et la pratique qu'il en avoit acquise pendant tant d'années qu'il avoit été Recteur et maître des novices. Dans les auberges , Louis avoit l'adresse de faire en sorte que ses compagnons fussent toujours mieux que lui , ne se réservant que ce qu'il y avoit de plus mauvais. Il avoit pour eux une attention et une charité toute particulière. Au terme du voyage , il leur dit confidemment qu'il avoit plus appris dans ce peu de jours de conversation continuelle avec le Père , que pendant plusieurs mois de noviciat.
On arriva à Naples le premier de novembre , qui est le temps auquel on reprenoit les études. Les supérieurs jugèrent à propos que Louis , après quelque repos , étudiât la métaphysique.,
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Ii s'y appliqua autant qu'il put et selon les ordres qu'il en avoit. Le collège de Naples avoit alors pour Recteur un Père qui avoit comme Louis beaucoup d'attrait pour les mortifications et pour les pénitences corporelles : sachant donc que Louis avoit les mêmes inclinations que lui, il s'en réjouit : il lui en accorda bien plus libéralement qu'on ne l'avoit fait à Rome , et Louis s'en trouva très-satisfait. On ne manqua pas de remarquer à Naples dans Louis une singulière modestie , beaucoup de prudence , d'humilité , d'obéissance et de sainteté. On ne parloit de lui qu'en termes pleins d'estime pour sa vertu.
Louis fît tous ses efforts pour rester inconnu à Naples ; il prenoit plaisir à s'entretenir avec les frères coadjuteurs , il cachoit tant qu'il pourvoit sa naissance ; de sorte que , quand la nouvelle vint que le patriarche de Gonzague avoit été fait cardinal , Louis n'en parut pas plus affecté , que si la chose ne l'eût point touché. On savoit cependant qu'indépendamment de la parenté, Louis lui étoit très - attaché , parce qu'il l'avoit aidé dans l'affaire de sa vocation.
Le désir que les supérieurs avoient que les autres novices profitassent des exemples de Louis , fit qu'on le plaça dans la plus grande chambre du quartier des novices , afin de lui donner plus de compagnons : mais comme il souffroit des insomnies , et que les autres en se levant empêchoient qu'il ne pût continuer à reposer , on s'aperçut que sa santé en souffroit ; c'est pourquoi les supérieurs , pour lui procurer quelque soulagement , le retirèrent de cette chambre , et le logèrent seul dans une autre, placée sous une grande salle , laquelle servant de passage , rendit la chambre de Louis encore
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plus sujette au bruit , et par conséquent moins propre au but que les supérieurs se proposoient. Louis en remercioit le Seigneur , et regardoit comme des faveurs particulières de sa divine majesté les occasions qu'il avoit de souffrir. Il paroît qu'en effet Dieu le permettoit ainsi , puisque malgré l'attention des supérieurs , il arriva je ne sais combien de choses assez déplacées 3 qui ne pouvoient arriver que par une providence toute particulière , pour faire souffrir Louis et enrichir sa couronne.
C'est ainsi que , pour sortir , on lui donna une robe plus courte que d'ordinaire , toute usée et déchirée , qui , même par vétusté ne paroissoit plus noire. Les supérieurs l'auroient fait changer pour tout autre , la décence l'exigeant ainsi , et il parut qu'ils ne s'en aperçurent seulement pas : peut-être aussi que Louis l'avoit demandée telle , et que pour le contenter on la lui avoit accordée. Dans le courant de ce même hiver , il arriva encore que , suivant l'usage , soit qu'il plût ou qu'il ne plût pas , on envoyoit l'après-dîné les novices chanter les vêpres à la maison professe. Louis y alloit avec les autres. Quand le temps étoit mauvais , le Père ministre ne laissoit pas sortir les plus délicats 5 et jamais il n'eut cette attention pour Louis, qui cependant en auroit eu plus besoin qu'aucun autre. Il n'y avoit guère de maison dans la Compagnie où l'on prît plus de soin des malades qu'à Naples : cependant Louis ayant été retenu au lit pendant plus d'un mois , par un érysipèle accompagné de fièvre , et même en danger de mort; malgré toute l'attention des infirmiers , on le laissa une nuit entière sans draps ; ce qui peut-être n'est jamais arrivé à
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aucun malade. Je crois que ce ne fut que par une permission particulière de Dieu que cela arriva ainsi pour Louis , le Seigneur se plaisant à seconder le désir extrême qu'il avoit de se mortifier. Dans cette même maladie Louis fit admirer sa patience. Quoiqu'il souffrît continuellement et beaucoup , son visage étoit toujour serein : il parloit avec une grande humilité et une parfaite résignation à ceux qui le visitoient. Après cette maladie , Louis s'étant aperçu que l'air de Naples , au lieu de lui être salutaire , ne faisoit qu'augmenter ses douleurs de tête , le Père général le rappela à Rome , au mois de mai 1587.