‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 50 sur 85 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

De l'humilité de Louis,

«Je commence par l'humilité de Louis, comme étant le fondement et de la perfection religieuse , et de la sainteté , et des autres vertus dans lesquelles il se signala. Quoiqu'il eût reçu de Dieu de grands dons et des faveurs singulières , jamais on ne le viî s'en glorifier le moins du monde : il fut toujours parfaitement humble. C etoit de toutes les vertus celle à laquelle il s'appliquoit le plus. Nous trouvâmes après sa mort , parmi ses diiférens papiers , un écrit qu'il avoit composé pour être la règle de ses actions. A la fin de cet écrit il traçoît quelques moyens pour acquérir l'humilité. Leur brièveté et l'utilité dont ils peuvent être pour plusieurs m'engagent à les rapporter tels qu'il les a tracés.

« Comme le démon te livre plus d'assauts par » la vanité et la propre estime , d'autant que » ce côté est le coté le plus foible de ton ame ;

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» de même tu dois faire tes plus grands efforts » pour lui résister par l'humilité et le mépris » intérieur et extérieur de toi-même , et pour » cela tu dresseras des règles particulières qui » aient été assignées par Notre-Seigneur , et » confirmées par l'expérience.

» Pour s'appliquer à l'étude de l'humilité , » le premier moyen sera de penser que , quoi- » que cette vertu convienne à tous les hommes, » attendu leur bassesse , cependant elle ne croît » point dans notre terre ; il faut la demander » au Ciel , à celui de qui tout bien procède. » Ainsi , l'orgueilleux est forcé de demander , » avec les plus bas sentimens , cette vertu d'hu- » milité à l'infinie majesté de Dieu , comme son » premier auteur , et cela par l'intercession et » les mérites de la profonde humilité de Jésus- » Christ , lequel étant sous la forme de Dieu , » s'est abaissé prenant la forme d'un esclave.

» Le second moyen est de recourir à l'inter- » cession des Saints , particulièrement de ceux » qui se sont le plus signalés dans cette vertu , » pensant d'abord que , comme ils furent dignes » d'obtenir sur la terre cette vertu dans un de- » gré héroïque , de même dans le Ciel ils sont » également dignes d'être exaucés ; et comme » ils n'ont point besoin de cette humilité pour » eux-mêmes , étant en possession de la gloire , « il faut les prier de vouloir bien s'intéresser » pour nous , afin que nous l'obtenions par » eux. Pense encore que comme ici- bas chacun » cherche naturellement à aider ceux qui dési- » rent s'avancer dans la profession où il s'est » distingué , de même dans le ciel les bienheu- » reux qui se sont signalés dans telle ou telle » vertu plus que dans une autre > aident aussi

Seconde Partie. Chap. XIII. 137 à l'acquisition de cette même vertu ceux qui s'y appliquent davantage } et qui pour cela se recommandent à leur intercession. Pour cette raison , tu te souviendras de recourir spécialement à la bienheureuse Vierge , mère de Dieu 5 comme à la plus favorisée de toutes les créatures dans l'ordre de cette vertu; ensuite, parmi les Apôtres , tu recourras à saint Pierre , qui disoit à Jésus-Christ : Eloignezvous de moi y Seigneur > parce que je suis un homme pécheur ; et à saint Paul qui , quoiquelevé jusqu'au troisième ciel , avoit des sentimens si bas de lui-même lorsqu'il écrivoit : Jésus est venu pour sauver les pécheurs y du nombre desquels je suis le premier. La première de ces deux pensées te servira pour comprendre combien les Saints sont puissans auprès de Dieu pour t'obtenir cette vertu ; et la seconde te montrera combien ils sont disposés à s'intéresser pour nous. » Telles sont les expressions de cet écrit de Louis , d'où l'on peut aisément conclure combien il avoit à cœur la vertu d'humilité.

Louis avoit de lui-même les sentimens les plus bas : il le prouvoit par ses actions et ses paroles. Il ne fît jamais rien , jamais il ne dit rien qui pût être , même de loin , à son avantage. Il cachoit avec la plus grande attention ce qu'il étoit dans le siècle : sa naissance , ses talens , et généralement tout ce qui pouvoit lui faire honneur. La crainte seule dune louange le faisoit rougir : quiconque vouloit avoir ce plaisir , n'avoit pas de meilleur moyen que de le louer. Je n'en donnerai que deux exemples. Un médecin qui le visitoit , dans une maladie , débuta par faire l'éloge de la famille de Gon-

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zague , comme parente des ducs de Mantoue , et de la même branche ; Louis qui n'aimoit pas qu'on le prît pour ce qu'il étoit , en fut mortifié , et le fit connoître au médecin. Gomme les occasions de pareils complimens n'étoient pas rares , Louis regrettoit d'être né ce qu'il étoit. On ne pouvoit lui causer un déplaisir plus sensible que de lui parler de quelqu'une de ses qualités naturelles ; de sorte qu'on pouvoit dire qu'après avoir déraciné toutes les autres passions , celle du ressentiment dans ces sortes d'occasions lui étoit restée. L'autre exemple fut , qu'ayant fait un sermon au réfectoire sur la Purification de la sainte Vierge , il fut généralement applaudi : le père Jérôme Piatti ayant été le premier à le louer , Louis rougit tout à coup , et fit connoître combien ces louanges lui étoient à charge, persuadé qu'il ne les méritoit point.

Cette humilité le faisoit aimer de tous ceux qui le connoissoient , soit dans la maison , soit au dehors. 11 cédoit à tous indistinctement et en toutes rencontres. S'il sortoit avec un Frère coadjuteur , il lui donnoit le pas 5 cela lui est arrivé plusieurs fois en sortant avec le Frère cuisinier du collège Romain. Quoique ceux à qui il cédoit ainsi en fussent mortifiés , il savoit leur donner tant de raisons , que pour ne point lui déplaire , ils étoient forcés daller comme il vouloit : cependant les supérieurs y mirent ordre 3 en lui défendant , par décence pour la tonsure cléricale , d'en agir ainsi ; étant convenable qu'il eût plus d'égards à sa qualité de clerc qu'à sa propre humiliation. Dans la maison , il con versoit volontiers avec les Frères coadjuteurs ; et quand il alloit à table , il se plaçoit pour l'ordinaire au rang des Frères qui servoient

Seconde Partie. Chap, XIII. l'àg à la cuisine. Les supérieurs , voyant qu'il étoit d'une complexion délicate , et toujours à peu près malade , lui ordonnèrent de se mettre à la table des convalescens : ils lui défendirent aussi de sortir avec ceux qui avoient mangé à la première table , et le dispensèrent de quelques autres fatigues. Louis , soupçonnant que ces égards pour lui pouvoient avoir quelqu'autre motif , sut si bien faire valoir ses raisons auprès des supérieurs , et leur persuader qu'il n'avoit pas besoin de ces ménagemens s qu'il en obtint de vivre comme le reste de la communauté. Il répondit à quelques-uns de ses plus intimes amis , qui le prioient de se prêter à ces ménagemens , qu'étant religieux il devoit faire instance pour vivre comme les autres religieux ; que la crainte de-tomber malade ne l'inquiétoit point ? s'il ne lui arrivoit d'être malade que pour avoir fait ce que son Institut l'obligeoit de faire , pourvu qu'en cela il ne fît rien contre l'obéissance.

Le nombre de deux cents personnes , dont le collège romain étoit composé , ne permettoit pas de donner à chacun une chambre particulière. Il n'y avoit guère que les supérieurs , les prêtres et les régens qui en occupassent : tous les autres étoient ensemble , selon le nombre de lits que les supérieurs jugeoient à propos de réunir. Comme on savoit que Louis avoit besoin de reposer , on lui assigna une chambre où. il seroit seul. Il eut recours au supérieur , et lui représenta qu'il étoit de l'édification qu'il fût traité comme le commun ; et il fît si bien qu'il l'obtint.

Il auroit souhaité d'avoir une placé de préfet au séminaire romain , parce qu'on y étoit dans

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une perpétuelle sujétion , et que l'on y souffroit beaucoup. Les supérieurs , persuadés qu'il n'avoit pas assez de santé pour cela , le lui refusèrent. Il avoit un autre désir ; cétoit d'être chargé , quand ses études seroient finies , de la première des basses classes qui viendroit à vaquer , afin d'avoir lieu de former ces jeunes plantes à la vertu et à la piété , et d'avoir en même temps l'occasion d'être humilié , par l'espèce d'obscurité où le réduiroit cette fonction, il fit donc diverses instances à ce sujet; et afin qu'on ne crût pas qu'il fît cela par humilité et par vertu , il dit au Père recteur , que ne connoissant pas bien la grammaire , il craignoit de ne pas savoir assez de latin pour servir la Compagnie , que par-là il s'en rendroit plus capable. Le Père recteur voulant éprouver si effectivement il ne savoit pas bien le latin , lui donna un compagnon de chambre avec lequel il pût en conférer ; et l'on vit qu'il le savoit très-bien. , Il n'y avoit point dans la maison d'emploi si vil et si bas qu'il ne désirât. La coutume étoit que les lundi et mardi de chaque semaine on allât aider le matin et le soir à la cuisine. L'emploi des aides étoit de recevoir les plats qu'on rapportoit du réfectoire , de les nettoyer , et d'en retirer tout ce qui pouvoit servir aux pauvres en aumône. Quand Louis étoit chargé de cette besogne, ( et il l'étoit assez fréquemment , parce qu'il le demandoit aux supérieurs ) , il alloit lui-même porter cette aumône avec autant d'humilité que de satisfaction. Tous les jours , il s'occupoit à quelque vil exercice , comme de balayer sa chambre ou quelques autres lieux qu'on lui assignoit , ou d'enlever les toiles d'araignées des murailles, II fut même chargé, pen-

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dant plusieurs années , du soin des lampes de la maison. Il trouvoit tant de satisfaction dans ces emplois bas et petits , que ne pouvant la renfermer en lui-même , il la laissoit échapper au dehors. De manière que, lorsqu'en le voyant dans ces exercices , quelques-uns lui disoient quil triomphoit , et qu'il avoit ce qu'il désiroit le plus ; il répondoit que ce plaisir lui étoit devenu comme naturel sans qu'il le cherchât , ni qu'il y fît réflexion. Quoique toutes ces choses d'usage dans la Compagnie n'eussent rien qui surprît , parce qu'on y étoit accoutumé , elles ne laissoient pas d'être édifiantes en elles-mêmes et pour les personnes qui y faisoient attention. Enfin , on peut dire de Louis qu'il fut un homme qui se méprisoit sincèrement lui-même, et qui cherchoit en toutes choses à s'humilier.

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