‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 51 sur 85 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De F obéissance de Louis,

A une profonde humilité , Louis joignoit une parfaite obéissance. Cette obéissance alloit au point qu'il ne se souvenoit pas d'avoir jamais transgressé la volonté des supérieurs, pas même d'avoir eu aucune inclination contraire, à moins que ce ne fût par surprise , quand ils lui interdisoient ses dévotions ; ce qui même ne lui arriva que rarement, et encore alors avoit-il le plus grand soin de réprimer ces premiers mouvemens. Ainsi , dans tous les cas , il avoit nonseulement la volonté , mais encore la pensée et le jugement conforme à celui de son supérieur. Jamais il ne cherchoit le pourquoi de Tordre qu'on donnoit. Il lui suffisoit de savoir que c'é-

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toit un ordre du supérieur , pour l'approuver et l'exécuter. Cette perfection d'obéissance naissoit en lui , de ce qu'il regardoit tous ceux qui étaient ses supérieurs, comme tenant la place de Dieu ; et il disoit à ce propos , que les hommes étant obligés d'obéir à Dieu , qui est invisible , et ne pouvant recevoir immédiatement de lui ses ordres ; Dieu tenoit sur la terre les supérieurs , comme ses vicaires et les interprètes de ses volontés. Par leur moyen , il nous fait savoir ce qu'il attend de nous , et il veut que nous leur obéissions comme à lui-même : Comme un roi y ajoutoit-il, ou tout autre prince , se sert pour signifier ses ordres , de quelquesuns des premiers officiers de sa Cour : celui qui reçoit V ordre ne le regarde pas comme venant de celui qui le lui intime y mais comme un ordre du roi ou du prince ; c'est pourquoi il l'exécute.

De cette persuasion naissoit le respect et la déférence qu'il avoit pour les supérieurs , et son dévouement pour eux. Il les regardoit comme les officiers de Dieu et les interprètes des volontés de sa divine Majesté. Ces réflexions lui faisoient recevoir avec un grand plaisir les ordres que le supérieur lui donnoit , soit que ce supérieur fût savant ou ignorant , saint ou imparfait , qualifié ou non : il obéissoit également à tous , parce qu'il reconnoissoit dans tout supérieur le vicaire de Dieu.

Il regardoit comme bassesse d'esprit , qu'un homme se soumît à obéir à un autre homme par d'autres motifs que par un motif surnaturel, quel que fût le motif humain qu'il eût pour mobile. Il doutoit encore si les supérieurs qui, par égard à l'infirmité humaine et aux imper-

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fections des particuliers , alléguoient des motifs humains pour les persuader de faire ce qu'ils vouloient deux , ne nuisoient pas aux inférieurs. 11 souhaitoit donc que les supérieurs agissent toujours avec indépendance ; et qu'en changeant les sujets de demeure ou d'emploi , et dans toutes leurs autres dispositions , ils n'apportassent jamais d'autre motif que le service de Dieu et sa plus grande gloire; disant, par exemple : Nous croyons qu'il est du service de Dieu et de sa plus grande gloire , que vous alliez a tel endroit , que vous exerciez tel emploi ; partez donc avec la bénédiction du Seigneur. « En agissant ainsi , disoit Louis , les su- » périeurs montreront de la confiance dans le » sujet , et lui prouveront par-là qu'ils le tien- » nent pour un bon religieux et un sujet obéis- » sant. Ils accoutumeront ainsi leurs inférieurs » à obéir parfaitement , et ils leur donneront » occasion de mériter d'autant plus, qu'il y aura » moins d'humain dans leurs commandemens. » Au contraire , en usant d'autres motifs , on » prive les inférieurs des avantages dont on vient » de parler , et on leur donne occasion de s'ex- » cuser d'obéir , surtout s'ils soupçonnent qu'il » y a d'autres raisons que celles qu'on leur » donne , pour lesquelles on les fait changer de » lieu ou d'emploi. »

Il avoit encore coutume de dire , qu en s accommodant comme il avoit toujours tait à tout ce que l'obéissance lui commandoit , il avoit éprouvé dans les ordres des supérieurs une providence particulière de Dieu sur lui ; que souvent sans rien demander , on lui avoit ordonné ce que , par dévotion ou par inspiration de Dieu , il avoit souhaité ; comme cela lui arriva une

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fois que méditant sur les divers lieux ou le Sauveur fut conduit pendant sa Passion , il conçut le désir de visiter ce jour-là les sept églises de Rome. Ce qui lui fit un double plaisir , et pour la chose en elle-même , et parce qu'il voyoit que Dieu , dans de petites choses mêmes , s'occupoit de lui : puisque sans qu'il l'eût demandé , et encore contre l'usage , le supérieur l'avoit envoyé visiter les sept églises.

Quand le supérieur le reprenoit de quelque chose , tout son extérieur étoit composé , la tête découverte , les yeux baissés ; il écoutoit humblement ce qu'on lui disoit , sans s'excuser. Il arriva qu'une fois il fut repris d'un supérieur de quelque négligence , dans laquelle , par abstraction , il retomboit souvent ; il en fut si pénétré qu'il tomba en foiblesse. A peine fut-il revenu à lui , qu'il se mit à genoux ; et les larmes aux yeux , il demanda pardon de la faute pour laquelle il avoit été repris. Il fit cela avec tant d'humilité qu'il n 'étoit pas possible de l'engager à se relever. C'est par cet esprit d'obéissance qu'il étoit si exact observateur des Règles de la Compagnie; il les gardoitavec tant de fidélité , qu'il pouvoit dire ne point se souvenir d'avoir jamais manqué à aucune volontairement , quelque légère qu'elle pût être. Il les gardoit aussi scrupuleusement que s'il eût été question pour lui de commettre une grande faute en les transgressant , et de s'exposer à pécher mortellement. Il ne se gênoit , sur cet article , avec qui que ce fût ; de sorte qu'ayant un jour été envoyé faire une visite au cardinal de la Rovère , son parent , et cette éminence voulant le retenir à dîner , il lui répondit qu'il ne le pouvoit pas , parce que c'étoit contre la

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régie. Le Cardinal demeura fort édifié de sa réponse ; et depuis , quand il vouloit quelque chose de lui , il ajoutoit toujours : Si cela n'est pas contre la Règle.

Un jour qu'il étoit dans sa chambre avec sou compagnon , celui-ci voulut écrire une lettre* N'ayant pas de papier , il en demanda une demifeuille à Louis. Louis , pour observer la Règle qui défend de rien prêter ou donner sans permission , ne répondit rien à la 'demande s comme s'il ne l'avoit pas entendue; mais sortant à l'instant , il alla demander au supérieur la permission de donner ce papier : rentrant ensuite à la chambre , il dit à son compagnon : Il me semble que vous m'avez demandé du papier : et il lui en offrit. La même chose lui est arrivée en plusieurs autres occasions. Enfin , je ne sais comment donner une idée plus grande de son attention à observer ses Règles , qu'en disant que pendant tout le temps qu'il vécut dans la Compagnie , il ne rompit jamais celle du silence , ni celle qui ordonne aux étudians de parler latin. Il étoit cependant bien facile de manquer à ces deux Règles.

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