‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 53 sur 85 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De la pureté de Louis > de sa sincérité , de son esprit de pénitence et de mortification,

\Jk ne peut guère caractériser la parfaite pureté de Louis , qu'en disant que 3 par une prérogative spéciale , il a toujours conservé ce précieux don du corps et de l'esprit , dans le plus haut degré de perfection , comme on la vu au Chapitre III de la première Partie. Ce qui doit paroître d'autant plus merveilleux , que dans l'âge le plus critique , il ne se trouvoit pas renfermé dans une maison religieuse , où , loin des occasions , fortifié par les bons exemples , par une multitude de secours spirituels , on a bien moins de peine à se conserver dans l'innocence, qu'au milieu du monde.

Dès ses plus tendres années , il avoit été obligé de vivre dans les Cours. Il avoit passé de la Cour de son père à celle du duc de Toscane , et ensuite à celles du duc de Mantoue et du roi d'Espagne. Il avoit eu à traiter , non-seulement avec les princes et les seigneurs de ces Cours, mais encore avec toutes sortes de personnes , suivant les occasions : cependant , au milieu des délices de la maison paternelle , au milieu des tentations si fréquentes dans les

Seconde Partie. Chap. XVI. 149 Cours , il avoit su conserver sans tache la robe de l'innocence baptismale , et en relever l'éclat par une pureté véritablement angélique.

Il étoit toujours sincère et vrai clans ce qu'il disoit ; de manière que tout le monde étoit persuadé qu'il parloit comme il pensoit , sans équivoque et sans aucune dissimulation. Il avoit coutume de dire que les artifices et les déguisemens , soit dans les faits , soit dans les paroles , ne servoient qu'à ruiner le commerce social entre les hommes , et dans la religion à anéantir la simplicité religieuse.

Pour ce qui est de sa mortification , il étoit si porté à faire des pénitences corporelles , que si les supérieurs n'y avoient tenu la main , il auroit sûrement abrégé ses jours ; sa ferveur lui faisant désirer en ce genre beaucoup plus qu'il ne pouvoit. Quelques-uns qui connoissoient sa délicatesse et son peu de santé , lui disoient un jour qu'ils étoient surpris qu'il n'eût aucun scrupule d'être continuellement à importuner les supérieurs pour leur demander des pénitences ; sa réponse fut , que persuadé de la foiblesse de son tempérament , et cependant porté à de pareils exercices de pénitence , il croyoit que les supérieurs qui savoient le tout , ne lui accorderoient que ce qui seroit de la volonté de Dieu , et qu'ils lui refuseroient le reste : il ajoutoit encore que quelquefois il demandoit des choses qu'il savoit sûrement lui devoir être refusées ; mais que ne pouvant les faire , il vouloit au moins en faire une offrande au Seigneur; ce qui , par bien des raisons , ne pouvoit tourner qu'à son profit ; ne fût-ce que d'être humilié par ceux qui étoient surpris qu'il fît de pareilles propositions , croyant qu'en cela il ne se con~ noissoit pas lui-même, G 3

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Quelqu'un lui dit un jour qu'il étoit surpris de ce qu'étant si sage , il tenoit si peu de compte de Pères si pieux el si respectables , lesquels l'avoient si souvent exhorté à modérer ses pénitences et sa grande application aux choses spirituelles ; à quoi Louis répondit : Deux sortes de personnes me donnent cet avis ; quelques-unes mènent une vie si sainte et si parfaite , que je ne vois rien en eux que je ne voulusse imiter ; je me suis même trouvé plusieurs J'ois dans la résolution- de suivre leurs conseils ; mais assuré qu'ils ne les observoient pas eux» mêmes , j'ai cru qu'il valoit encore mieux suivre leurs exemples que les conseils qu'ils me donnoient par trop de compassion et de charité pour moi. Les autres suivent a la vérité les conseils qu'ils me donnent , n'étant pas fort portés a ces pénitences ; mais j'aime beaucoup mieux imiter les exemples des premiers que de suivre les avis des seconds, 11 donnoit encore une autre raison de sa conduite , c'est qu'il doutoit très-fort que la nature , privée du secours de la pénitence et de la mortification ? pût se conserver longtemps en bon état , sans retourner insensiblement à ce qu'elle étoit auparavant , et sans perdre ce qu'elle avoit acquis de forces spirituelles.

Parlant de lui, il disoit qu'il étoit un fer tortu , et qu'il étoit venu en religion pour le redresser par le marteau de la pénitence et de la mortification. Quand quelqu'un lui disoit que la perfection consistoit dans l'intérieur , et qu'il valoit mieux discipliner la volonté que le corps ; Louis répondoît qu'il falloit faire l'un et l'autre ; que c'étoit ainsi qu'avoient fait les Saints et les Pères de la Compagnie , particulièrement saint Ignace : que dans ses constitutions il ne prescrivoit rien

Seconde Partie. Chap. XV. 1 5 1 aux profès ni aux autres membres de la Compagnie , par rapport aux jeûnes , abstinences , mortifications et pénitences corporelles , parce qu'il supposoit qu'ils auroient tant de perfection , et seroient si fort portés d'eux-mêmes à toutes ces pratiques , qu'ils auroient plutôt besoin d'être modérés que d'y être excités ; surtout quand ils seroient convaincus que les macérations du corps n'empêchent pas les fonctions de l'esprit.

Quand les supérieurs refusoient à Louis quelques pénitences , il cherchoit à s'en dédommager , suivant le conseil de l'auteur de l'Imitation j par quelque acte de vertu intérieure : ainsi il faisoit alors une visite au saint Sacrement , ou il cherchoit des moyens de mortifier son corps 5 soit qu'il marchât , soit qu'il reposât ; soit qu'il fût debout , soit qu'il fût assis : et parce que les supérieurs quelquefois le voyant foible lui défendoient les cilices , les disciplines , les jeûnes extraordinaires , il s'étudioit à trouver d'autres mortifications qui ne fussent pas contraires à la volonté des supérieurs , et qui ne nuisissent pas à sa santé; et il les leur proposoit.

Dans la mortification des passions , il ne sembloît pas apporter tant d'attention , parce qu'il les tenoit tellement assujetties , qu'il paroissoit n'en avoir aucune. 11 veilloit avec le plus grand soin sur les mouvemens de son esprit ; et quand il s'apercevoit d'avoir commis quelque faute , il ne s'en affligeoit pas trop ; mais sur-lerchamp il s'humilioit en la présence de Dieu , et demandoit pardon â la divine miséricorde , prenant la résolution de s'en confesser : puis il se tranquillisoit. C'est ce qu'il avoit appris de son maître des novices , lequel disoit à tous en général ,

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que quand il arrive à quelqu'un de tomber dans quelque défaut , le meilleur remède , qui plaît très- fort à Dieu et qui confond le plus le démon , est de s'humilier aussitôt en sa divine présence, et élevant son esprit au ciel , dire à Dieu : O Seigneur ! vous voyez combien je suis fragile et misérable , et avec quelle facilité je tornbe : pardonnez-moi y Seigneur , et me faites la grâce de ne plus faillir.. Louis ne manquoit pas à cette pratique : il disoit que se trop affliger d'une faute pouvoit être un signe qu'on ne se connoît pas assez bien soi-même ; que quiconque se connoît bien , doit savoir qu'il n'est qu'une terre capable de produire des ronces et des épines. Son grand soin étoit de découvrir le principe et la source de ses pensées et de ses désirs , pour connoître s'il y avoit de sa faute. Dans ses confessions il étoit clair , précis , sans scrupule ; et selon le rapport du cardinal Bellarmin , il étoit en état de pouvoir dire au juste jusqu'où étoit allé un désir , une pensée , une action ; et cela avec autant de netteté et de précision , que s'il l'eût eue sous les yeux , tant il étoit éclairé sur son intérieur et se connoissoit parfaitement.

Il souhaitoit fort qu'on lui fît des réprimandes publiques : il donnoit à cette intention une liste de ses défauts aux supérieurs : mais s'étant aperçu que souvent au lieu de le reprendre on le louoit , et qu'on relevoit ses vertus , les supérieurs ne trouvant pas matière à réprimande dans ce qu'il leur donnoit pour faute ou manquement j il prit le parti de ne plus leur donner de ces listes , disant qu'il y perdoit plus qu'il n'y gagnoit.

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