CHAPITRE XVIII
De la charité de Louis envers le prochain.
JLjotjis avoit pour le prochain une charité tendre , active et infatigable. C'est cette vertu qui lui faisoit souhaiter d'aller souvent aux hôpitaux pour y servir les malades , faire leurs lits , leur donner à manger , balayer leurs chambres , les exhorter à la patience et à la confession. Il avoit demandé la permission générale de visiter les malades de la maison ; et personne n'étoit ni plus diligent , ni plus exact que lui à remplir, sans distinction de personnes , ces actes de charité. Non-seulement il visitoit les malades , et les consoloit ; mais quand , à cause de ses maux de tête , les supérieurs lui interdisoient l'étude , il alloit aider les infirmiers à nettoyer les ustensiles nécessaires aux malades ou aux convalescens , et à préparer ce qui devoit leur servir.
Il ne se bornoit pas à soulager uniquement les corps , son plus grand soin étoit pour les âmes. Il avoit un zèle tout particulier pour leur salut. Si les supérieurs lavoient jugé à propos , il seroit parti pour les Indes , afin d'y travailler à la conversion des Gentils. Ce fut toujours là
Seconde Pajrtib. Chap. XVIII. i55 son désir, et dans le siècle et dans la religion. Comme pendant les études il ne pouvoit traiter au dehors avec le prochain , il cherchoit à se rendre du moins utile à ses frères au dedans. Outre le bon exemple qu'il donnoit à tout le monde par la vie irréprochable qu'il menoit , il demanda au Recteur , s'il le jugeoit à propos , de lui permettre, dans les récréations du matin et du soir , de parler toujours de choses spirituelles , et de faire ainsi tomber les discours inutiles. Ayant obtenu cette permission , il communiqua son dessein au Père spirituel, qui pour lors étoit le père Jérôme Ubaldini , lequel avoit quitté la prélature romaine pour entrer dans la Compagnie. Louis le pria de vouloir bien s'intéresser à ce projet , qu'il recommanda fortement à Dieu. Cela fait , il choisit quelquesuns de ses confrères , qu'il crut être les plus propres à entrer dans ses vues : il leur dit que pour son avantage il souhaitoit de pouvoir se rencontrer avec eux pendant le temps de la récréation , pour parler des choses de Dieu. Dès qu'il les vit disposés à le seconder , il commença à exécuter son projet.
S'il se rencontroit avec des Jésuites plus jeunes que lui , il parloit le premier , et les autres continuoient avec satisfaction ; surtout s'apercevant du grand profit qu'ils retiroient de ses discours. Quand il étoit avec des Prêtres , et des personnes plus avancées que lui , il leur proposoit quelque doute en matières spirituelles, leur demandant leur avis pour s'instruire; et par-là il faisoit tomber le discours sur les choses de Dieu. Dès qu'on le voyoit venir , on étoit si persuadé qu'il n'avoit de goût que pour ces discours-là , qu'on ne parloit point d'autres
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choses ; et si par hasard la conversation rouloit sur quelque autre matière , on l'interrompoit volontiers pour le satisfaire. Les supérieurs euxmêmes avoient cette condescendance. Quand il se trouvoit avec ses égaux , s'ils étoient de ceux qui étoient entrés dans son projet, il n'avoit aucune peine à parler avec eux des choses saintes : si c étoient d'autres jeunes gens, alors il commençoit à introduire quelque discours de dévotion ; et comme ils étoient tous des religieux qui désiroient véritablement leur avancement spirituel , ils se plioient volontiers à tenir les mêmes discours. Quand quelqu'un venoit du noviciat ou d'ailleurs pour étudier au collège , Louis faisoit tous ses efforts , soit par luimême , soit par l'entremise de quelque ami du nouveau venu , pour qu'il conservât la ferveur et l'esprit qu'il apportoit du noviciat. Dès les premiers jours il s'insinuoit auprès de lui ; il î'assuroit que s'il vouloit se conserver et avancer dans la vertu , il trouveroit sûrement qui l'aideroit. Jusqu'à ce qu'il l'eût bien connu par luimême , il l'adressoit à trois ou quatre des plus fervens et des plus spirituels. De cette façon il réussissoit heureusement à faire ce qu'il vouloit. De plus , s'il découvroit que quelqu'un du collège eût besoin de secours spirituels , il n'oublioit rien pour se l'attacher ; et pendant plusieurs jours et même plusieurs semaines , il passoit avec lui les récréations , sans s'embarrasser de ce qu'on en pourroit dire. Quand il croyoit l'avoir amené au point de vertu ou de perfection qu'il s'étoit proposé , peu à peu il se retiroit de sa conversation , lui disant que pour l'édification commune, il convenoit de ne point faire bande à part : il l'exhortoit à
Seconde Partie. Chap. XVIII. i$j faire un bon choix parmi ses confrères , il lui en assignoit même quelques-uns en particulier. Il avoit encore soin d'avertir les autres de chercher les occasions de s'entretenir avec lui , parce qu'il savoit qu'il avoit de bon désirs. Quand il avoit ainsi fini avec l'un , il se mettoit à la recherche d'un autre. Avec de pareilles industries il réussit à en aider plusieurs en peu de semaines : il sut allumer dans les plus froids un feu divin , et mettre tout le collège romain dans la plus grande ferveur.
Ce collège étoit alors composé de plus de deux cents personnes ; je me souviens d'avoir vu plusieurs fois avec admiration , que pendant l'heure de la récréation , on se réunissoit en petites bandes , et comme je les connoissois tous , j etois assuré qu'il n'y en avoit aucune ou l'on ne parlât de Dieu. Ainsi la récréation devenoit comme une conférence spirituelle , de laquelle plusieurs avouoient avoir retiré plus de fruit que de l'oraison. On se communiquoit avec simplicité les lumières et les sentimens que Dieu donnoit dans l'oraison ; ainsi chacun participoit au bien de tous les autres. Tout cela se passoit avec tant de douceur et de consolation réciproque , que c'eût été pour eux une peine bien sensible de rentrer à leurs chambres , après la récréation , sans avoir parlé de Dieu. Tels étoient aussi les discours qu'ils tenoient quand ils alloient ensemble à la promenade. On eût dit qu'ils n'eussent pu avoir ces jours-là un plus grand plaisir 5 que de se mettre deux à deux ou quatre à quatre , pour parler de Dieu et des choses du ciel.
Aux mois de septembre et d'octobre, temps des vacances ? auquel on envoyoit la jeunesse
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à Frescati se délasser de ses études ; avec la permission des supérieurs , l'un portoit avec soi une Imitation de Jésus-Christ ; l'autre une Vie de saint François , ou de sainte Catherine de Sienne , ou de saint Ignace ; d'autres les Chroniques de l'Ordre de Saint-Dominique ou de Saint-François ; quelques-uns , les Confessions et les Soliloques de saint Augustin , les explications du livre des cantiques par saint Bernard. Ceux qui étoient plus avancés dans la vie spirituelle lisoient la vie de la bienheureuse Catherine de Gènes : ceux qui étoient portés au mépris d'eux-mêmes , lisoient les vies des bienheureux Jacques et Jean Colombino. Pleins de ces lectures , ils sortoient et le matin et l'aprèsdîné , deux ou trois ensemble , pour se promener et se raconter ce qu'ils avoient retenu de leurs lectures. Quelquefois se réunissant dix ou douze ensemble , au milieu des bois qui couvrent les coteaux du voisinage , ils s'arrêtoicnt pour faire ensemble leur conférence spirituelle , avec tant de consolation et de ferveur, qu'on les eût pris pour autant d'anges du ciel. De cette façon , les vacances de Frescati servoient autant à fortifier leur ame que leur corps. Lun servoit d'exemple à l'autre , et comme d'éperon pour le faire avancer dans les voies du Seigneur.
La gloire de cette admirable ferveur se devoit à Louis ; il en étoit le moteur principal. Aussi tous l'aimoient , l'admiroient , et se faisoient un devoir de le rechercher pour lui parler et l'écouter. Ce qui rendoit Louis plus aimable à tous , c'est qu'il ne tenoit pas toujours l'esprit à la gêne , il savoit avec prudence débander l'arc , et s'accommoder aux lieux , aux
Seconde Partie. Chap. XVIII. 1^9 temps et aux personnes. Quoiqu'il fût sérieux dans sa conduite , il n'étoit ni farouche , ni gênant en conversation , niais doux , gracieux et affable avec tout le monde : quelquefois même il mettoit en avant quelques propos joyeux et spirituels , et racontait quelque histoire ou quelque exemple propres à amuser, mais toujours dans les bornes d'une modestie religieuse. Telle fut la vie que Louis mena les deux premières années et demie qu'il passa au collège romain , et tels sont les effets qu'il y produisit.