‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 56 sur 85 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Louis est envoyé a Mantoue et a Châtillon pour terminer quelques affaires de famille.

Lorace de Gonzague , seigneur de Solfarino, étant mort sans en fan s , Piodolphe , marquis de Châtillon , qui étoit son héritier naturel , voulut entrer en possession de cette terre : mais il fut prévenu par le duc de Mantoue , à qui Horace l'avoit laissé par testament. Comme cette terre étoit un fief de l'empire , la marquise de Châtillon alla jusqu'à Prague , demander justice à l'empereur ; et elle plaida si bien la cause de sa Maison , quelle obtint un jugement favorable. Mais ce jugement ne termina pas la contestation. •

Dans les affaires d'intérêt , on trouve assez souvent de ces suppôts d'enfer qui se plaisent à brouiller les familles les plus unies : des gens de cette espèce amenèrent les choses au point que l'affaire du fief de Solfarino devint bientôt le moindre des griefs du duc de Mantoue contre le marquis de Châtillon ; on y joignit tant d'au-

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très accusations , que Rodolphe étoit menacé dune ruine totale , d'autant plus inévitable , que la médiation de l'archiduc Ferdinand , frère de l'empereur Maximilien , n'avoit eu aucun succès. Enfin , madame Eléonore d'Autriche , mère du duc , et la marquise de Gonzague , voyant les choses tourner si mal , et souhaitant l'une et l'autre la paix , crurent que pour mettre fin à cette scandaleuse division , il n'y avoit point de meilleur moyen que de charger Louis de faire cette paix. Elles savoient combien il étoit aimé et considéré du duc , et quelle autorité il auroit sur son frère , en faveur duquel il avoit renoncé à tous ses droits ; on prit donc le parti de recourir à Rome.

Louis n'avoit que de leloignement et du dégoût pour tout ce qui pouvoit le distraire de l'observance religieuse. D'ailleurs , il avoit lieu de craindre de perdre sa peine et son temps ; mais , après avoir recommandé cette affaire à Dieu , il consulta le père Bellarmin , son confesseur. Ce Père , après avoir lui-même prié et consulté Dieu , lui dit ces paroles remarquables : Allez y Louis ; je crois que Dieu en sera glorifié. Louis prit ces paroles pour un oracle. 11 se mit dans une parfaite indifférence , résolu seulement de faire tout ce que le Père général lui ordonneroit. Sur ces entrefaites , l'archiduchesse Eléonore , persuadée qu'après Dieu , il n'y avoit que Louis qui pût rétablir la paix dans sa famille , ayant appris la répugnance qu'il avoit à s'y prêter , en écrivit aux supérieurs de Louis , et les pria de le faire partir pour Mantoue ; ce qui fut exécuté.

Louis venoit d'achever ses deux premières années de théologie , et se trouvoit alors avec

Seconde Partie. Chàp. XIX. i6r ses compagnons d'étude en vacances à Frescati. Le père Bellarmin vint lui porter un ordre du Père général , qui lui enjoignoit de se rendre sur-le-champ à Rome , et de partir au plutôt pour Mantoue et Châtillon. Un quart-d'heure lui suffit pour se préparer au départ. Il nous laissa tous dans l'affliction d'être privés , peutêtre pour plusieurs mois , de ses bons exemples. Tous voulurent l'accompagner une partie du chemin.

Après l'avoir quitté , le père Bellarmin , revenant à la maison , nous entretint affectueusement des vertus de Louis : il nous fit l'éloge de sa sainteté , et cita plusieurs faits qui nous animoient à la ferveur. Il nous dit entre autres choses , qu'il tenoit pour certain que Louis avoit été confirmé en grâce : de plus il ajouta qu'il ne pouvoit pas mieux se figurer comment saint Thomas d'Aquin vivoit dans sa jeunesse , qu'en examinant la vie que menoit Louis. Aussitôt que Louis fut à Rome , il prit congé du Père général , et des Cardinaux ses parens. Tandis qu'il étoit chez le cardinal de la Rovère , il tomba dans une défaillance causée par la foiblesse de son corps : pour le rappeler à lui , on le reposa sur le lit du Cardinal. Cette éminence ne put s'empêcher de lui faire quelques reproches sur le triste état où il se réduisoit : il l'exhorta à prendre plus de soin de sa santé. Louis avoua qu'il ne faisoit en cela qu'une partie de ce qu'il devoit. On lui donna pour compagnon de voyage un Frère coadjuteur , homme discret , à qui les supérieurs le recommandèrent expressément pour ce qui regardoit sa santé. Ils ordonnèrent à Louis de se laisser absolument gouverner en ce point par ce Frère. Le

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père Corbinelli , Recteur du collège romain , qui savoit tout ce que Louis souiïroit de ses maux de tête , fît ce qu'il put pour l'engager à porter un parasol , mais inutilement.

"Le matin qu'il devoit monter à cheval , on lui apporta une paire de bottines , qui avoit servi à un grand seigneur. Tandis qu'il les chaussoit , quelqu'un lui dit: Savez-vous que cesbottes ont été faites pour un tel seigneur ? Cette remarque suffit pour en dégoûter Louis : s'imaginant que c'étoit par ce motif qu'on les lui donnoit , il se mit à les examiner et à chercher quelque prétexte pour en demander d'autres. Son compagnon s'en étant aperçu , lui dit alors : Est-ce que ces bottines ne vous vont pas bien ? Comme Louis ne répondoit rien , le compagnon lui dit : Donnez-les moi ; fen irai chercher d'autres qui vous aillent mieux. Il sortit et fit quelques pas vers la chambre où l'on tenoit cette espèce de chaussure , et sans les changer , il se contenta de les plier différemment et les lui rapporta , lui disant : Essayez un peu celles-ci , peut-être vous iront- elles mieux ? Louis , sans s'apercevoir de la supercherie , lui dit en les chaussant : Il me paroît que celles-ci vont bien ; et il les garda.

Il partit de Rome le 12 septembre i58o, , de compagnie avec le père Bernardin Médicis , son ami , qui alloit expliquer l'Ecriture sainte à Milan. Pendant tout le voyage Louis n'omit rien de ses prières accoutumées , soit vocales , soit mentales , et ne s'entretint que de sujets pieux et spirituels. C'étoit une chose merveilleuse de voir avec combien de respect et de piété il étoit écouté par ses conducteurs : ces gens grossiers s'affectionnoient à lui de tout

Seconde Partie. Chap. XIX. i63 leur cœur ; ils se tenoient toujours à ses côtés et montroient la plus grande attention pour sa personne ; chose assez rare dans ces sortes de gens. Les égards qu'on lui témoigna au collège de Sienne le chagrinèrent , parce qu'ils lui paroissoient excéder les bornes ordinaires de la religion , et qu'il craignoit que ses qualités personnelles ou une affection déplacée n'en fussent le motif : ainsi il ne voulut pas se laisser laver les pieds par un Père qui sembloit par ses attentions l'emporter sur les autres ; il dit même à son compagnon , que les égards de ce Père et ses compiimens lui dépîaisoient.

Il fut charmé de revoir Florence , comme l'ancien berceau de sa dévotion et de sa ferveur. Il y laissa le père Médicis , et continua sa route pour Bologne. Les Pères du collège de cette ville, qui avoient entendu parler de sa sainteté , lattendoient avec empressement. Dès son arrivée , l'entretien ne roula que sur les choses de Dieu. Il ne passa qu'un jour au collège. Le Père recteur ayant chargé le Frère sacristain de, lui faire voir la ville , Louis en sortant de la maison , pria ce Frère de ne le conduire que dans quelques églises et les lieux de dévotion , parce qu'il n etoit pas curieux du reste ; ainsi après avoir visité deux ou trois églises principales , il revint au collège.

Dans une auberge entre Bologne et Mantoue , on lui donna une chambre où il n'y avoit qu'un lit. Son compagnon ayant tiré à part le maître de l'auberge , lui dit , qu'étant religieux , ils ne couchoient point deux dans le même lit , et le pria de leur. en donner un second ; l'aubergiste répondit qu'il ne le donneroit pas , parce qu'il vouioit garder les autres lits pour les personnes de qualité qui pourroient venir.

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Comme le compagnon s'échauffoit sur cette réponse , Louis qui entendit de quoi il étoit question , prit la parole , et dit au Frère de ne pas insister. Comment ! répondit le Frère , cet homme dit qu'il veut garder ses lits pour des personnes de qualité ; ne sommes- nous donc que des gens de rebut ? ne doit-on pas avoir quelque égard pour des religieux ? Alors Louis lui dit avec tranquillité : Mon frère y ne vous inquiète?* point ; nous faisons profession d'être pauvres ; quand on nous traitera selon notre état y nous ne pouvons , ni ne devons le trouver mauvais. Cependant , comme il ne vint personne le soir , l'aubergiste accorda ce qu'on souhaitoit.

Arrivé à Mantoue , sa première visite fut à madame Eléonore d'Autriche , déjà fort avancée en âge : cette sainte princesse fut charmée de revoir Louis , et l'entretint avec un extrême plaisir. Louis fit savoir à Mantoue son arrivée à son frère le marquis Rodolphe ; sur-le-champ le marquis l'envoya prendre pour l'amener à Châtillon. Louis ne voulut pas que son frère sût précisément le moment de son arrivée ; ainsi , près d'entrer à Châtillon , il chargea quelqu'un qu'il rencontra par hasard , de dire au marquis qu'il étoit arrivé. Cet homme se mit à courir par les rues de la ville , criant à pleine tête que Louis arrivoit ; de sorte qu'une multitude de personnes se mit aux fenêtres ; plusieurs sortirent de leur maison et s'empressèrent de lui donner des marques de leur profond respect et de leur joie : on sonna les cloches de la ville ; la forteresse fit une décharge de son artillerie. Un grand nombre se mettoit à genoux au milieu des rues en le voyant passer :

Seconde Partie. Chap. XIX. i65 tant Tidée qu'on avoit de sa vertu imprimoit de vénération pour lui !

Tout cela causa beaucoup de confusion à Louis. Le marquis son frère vint à sa rencontre au pied du château. Comme il descendoit de voiture, un de ses vassaux, rassuré par la présence de Louis , vint se jeter aux pieds du marquis , et lui demander grâce d'une faute qu'il avoit commise ; et le marquis lui pardonna effectivement en considération de Louis. Quand il fut entré , quelques courtisans et autres personnes lui donnoient , en lui parlant , les titres d'illustrissime et d'excellence , comme ils avoient coutume de le faire avaxit qu'il fût religieux ; ce qui le fit rougir et le mortifia beaucoup. Il ne trouva point la marquise au palais , elle étoit à Saint- Martin , à quatre lieues de Châtillon. On lui dépêcha un exprès ; et le jour suivant elle revint à Châtillon avec ses deux plus jeunes fils. Dès qu'elle fut entrée dans son palais , elle fit avertir Louis de son arrivée ; il alla aussitôt la trouver avec son compagnon. La marquise reçut Louis plutôt comme quelque chose de sacré , que comme son fils ; sans oser prendre la liberté de l'embrasser, comme l'amour maternel le lui inspiroit , le respect l'emportant sur l'amour , elle le reçut à genoux et s'inclina devant lui jusqu'à terre. Gela paroît moins surprenant , quand on sait que , tandis que Louis étoit encore dans le siècle et enfant , elle le regardoit déjà comme un Saint , et avoit coutume de l'appeler son ange.

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