‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 57 sur 85 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Vie sainte de Louis pendant son séjour a Châtillon et ailleurs,

JLiOuis passa toute la journée avec sa mère. Il voulut que son compagnon fût toujours présent. Cependant ce compagnon seîant aperçu que sa présence gênoit un peu la marquise clans ce qu'elle pouvoit avoir à dire à son fils , se retira prudemment sous prétexte de dire son chapelet. Ce Frère étant ensuite rentré , après un espace de temps assez considérable , trouva la marquise et son fils à genoux , faisant ensemble oraison. Quand le soir ils furent retirés dans leur chambre , Louis demanda à son compagnon , pourquoi il étoit sorti ? Il lui répondit, que le Père général ayant permis qu'il vînt de si loin pour trouver la marquise sa mère , il ne croyoit pas qu'il convînt de s'opposer à ce qu'elle pût lui découvrir son atfte en toute liberté ; qu'à la bonne heure , quand il seroit question de quelque autre dame , il lui obéiroit volontiers , et seroit toujours présent. Louis ne répliqua rien à cette réponse. Il demeura plusieurs jours à Châtilîon pour s'informer en détail des différens et des prétentions de son frère et du duc de Mantoue.

On ne sauroit exprimer quelle édification Louis donna pendant tout ce temps. Jamais il ne sortoit qu'à pied , quoique , par ordre de sa mère et de son frère , il eût toujours un équipage à son service. Il recevoit tant de saints dans les rues , qu'il étoit obligé de marcher le chapeau toujours à la main. Il traitoit indifférem-

Seconde Partie. Chap. XX. 167 ment avec toute sorte de personnes , et il le fàisoit avec autant d'humilité , de douceur et de soumission que s'il avoit traité avec ses supérieurs. Il ne souffroit pas que personne de la maison lui rendît service. Dans le besoin , il recouroit à son compagnon , ce qu'il ne faisoit cependant que dans la plus grande nécessité. Quels que fussent ses besoins , il attendoit toujours que la charité suggérât à quelqu'un de l'aider. 11 ne comptoit même pas d'aller loger chez sa mère ou chez son frère , mais chez l'archiprêtre du lieu ; si les supérieurs à qui il en paria , ne lui avoient donné des ordres contraires.

Tout le temps qu'il fut à Châtillon, il se comporta avec une telle réserve , qu'il ne demanda jamais rien. L'hiver étant survenu , il eut besoin d'habits plus chauds ; mais il ne voulut pas que sa famille les lui fît faire. Il écrivit au Père recteur du collège de Brescia , qu'il pria de lui envoyer quelques habits usés ; déclarant qu'il n'en vouloit pas d'autres. La marquise fît ses efforts pour lui faire recevoir au moins deux camisoles , l'une pour lui et l'autre pour son compagnon : ne pouvant y réussir , parce que Louis se faisoit un scrupule de rien accepter de ce qu'il avoit abandonné , elle pria son compagnon de les lui faire agréer. Un matin donc , tandis que Louis se levoit , le Frère lui porta une de ces camisoles ; et pour couper court à ses difficultés , lui dit : Votre mère vous fait cette aumône pour V amour de Dieu y parce que vous en avez besoin , je veux que vous la receviez. Louis, sans insister davantage, se soumit; il reçut cette camisole à titre d'aumône , et pour obéir à son compagnon. Il en fut de même pour

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le linge. Il ne voulut point recevoir un certain nombre de chemises que la marquise sa mère lui avoit elle-même travaillées 5 il voulut qu'on mît des pièces aux vieilles ; et son compagnon n'eut pas peu de peine à lui en faire au moins accepter quelques-unes à titre dépure aumône.

Pendant son séjour à Châtillon , il ne commanda jamais rien à personne dans le palais ni au dehors. Il se comportoit à l'égard de tout le monde, comme auroit pu faire un pauvre étranger qu'on loge pour l'amour de Dieu. Quand il avoit à traiter avec le marquis son frère , il attendoit comme les autres l'heure de son audience dans l'antichambre, sans permettre qu'on lui fît savoir qu'il y étoit. A la table de son frère , il se laissoit servir comme les autres , sans rien refuser : il prenoit un peu plus de liberté en mangeant chez sa mère ; d'autant plus qu'elle ne vouloit que ce qui pouvoit lui faire plaisir. Ainsi , pour qu'un domestique ne lui servît point à boire, il faisoit mettre devant lui de l'eau et du vin , comme cela se pratiquoit dans la Compagnie. Il ne faisoit aucune attention à ce qu'on servoit. La grande habitude qu'il avoit de se mortifier , lui avoit fait perdre le goût de ce qu'il mangeoit. Quand sa mère lui disoit : Prenez ceci , cela est bon ; ou cela est encore meilleur ; il l'acceptoit, remercioit , et n'y touchait pas, Il avoit coutume de dire à son compagnon : Oh ! que nous sommes bien dans nos maisons ! je trouve en vérité plus de quoi satisfaire mon appétit dans une de nos mauvaises portions , que dans tous les mets qu'on nous sert ici.

Jamais il n'avoit souffert que quelqu'un l'aidât à s'habiller ou à se déshabiller. Le premier soir , quelques pages s 'étant trouvés dans sa chambre

Seconde Partie. Ciiaf. XX. 169 pour le servir , il leur déclara qu'il ne se coueheroit point qu'ils ne se fussent retirés. De plus , ayant un cautère au bras gauche , il le pansoit lui-même , sans même permettre que son compagnon l'aidât à ce pansement , tant il portoit loin la délicatesse de la pudeur. 11 n'aui oit pas souffert que quelqu'un fît pour lui , ce qu'il croyoit pouvoir faire lui-même. Chez sa mère et chez son frère , quoique les domestiques fussent attentifs à le prévenir , il faisoit lui-même son lit , et prenoit plaisir à aider son compagnon à raccommoder le sien. Sa santé ne l'occupoit point du tout , ni le soin de la conserver ; il n'y songeoit que quand son compagnon l'en avertissoit. Il sacrifioit à son amour pour la solitude , le plaisir qu'il auroit eu à s'entretenir avec sa mère et à lui donner la consolation de le voir. Le matin , dès son lever , il faisoit une heure d'oraison , entendoit la messe et récitoit le grand Office, il clisoit le Rosaire avec son compagnon , à peu près sur le ton de la psalmodie. S'il se trouvoit , dans la journée , maître de quelques momens , il disoit à son compagnon : Allons faire un peu d'oraison. Tous les soirs , pendant trois heures , il prioit seul ; et avant de se coucher , il récitoit les Litanies et faisoit son examen de conscience. Il se confessoit à l'archiprêtre ; et tous les jours de fête , il alloit entendre la messe et communier à l'église principale du lieu. Beaucoup de personnes s'y rendoient exprès pour le voir, et témoignoient combien elles étoient mortifiées d'avoir perdu un seigneur si accompli.

La première fois qu'il se rendit à cette église , il y trouva une si grande foule de peuple accouru pour le voir , qu'il lui vint en pensée de

ijo Vie de S. Louis de Gonzague.

les prêcher et de les exhorter à vivre dans la crainte de Dieu et à fréquenter les Sacremens ; cependant il n'en fit rien , parce qu'il crut devoir commencer par payer lui-même d'exemple , en commençant par mettre ordre aux affaires de sa Maison.

Il lit plusieurs petits voyages à Brescia , à Mantoue , et dans d'autres lieux où les affaires l'appeloient. Dans la route , tout ce qui s'offroit à ses yeux lui donnoit occasion de s'élever à Dieu et de s'entretenir de choses spirituelles. Quand le compagnon se trouvoit fatigué de ces discours , et vouloit parler d'autres choses , il ne lui étoit plus possible de distraire Louis. Un jour qu'il se rendoit au château de Guiffri , pour parler à son oncle Alphonse de Gonzague , seigneur de ce lieu, il aperçut qu'on avoit chargé des domestiques de l'accompagner ; il pria le marquis de le dispenser de ce cérémonial : n'ayant pu l'obtenir , il ne fut pas plutôt sorti de Châtillon qu'il les renvoya. Le cocher s'étant trompé de chemin , il n'arriva au château de Guiffri qu'à deux heures de nuit , lorsque les portes en étoient fermées. Il fallut du temps pour instruire la sentinelle , de la qualité des personnes qui demandoient à entrer , et pour en faire le rapport au seigneur : enfin , après un temps assez considérable, on baissa le pontlevis, et la porte s'ouvrit. Plusieurs gentilshommes du Prince , portant des flambeaux , se trouvèrent à cette porte ; la gendarmerie étoit sous les armes , et bordoit le passage depuis la porte jusqu'au palais du Prince, lequel descendit au devant de Louis , et le reçut avec une joie singulière et toute sorte d'honneurs, Après l'avoir conduit dans un appartement magnifiquement

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meublé , il se retira pour lui donner la liberté de reposer. Alors Louis , excédé de tous ces honneurs, et se voyant si magnifiquement logé , se tourna vers son compagnon , et lui dit : O mon frère ! que Dieu nous aide cette nuit ! ou sommes-nous tombes pour nos péchés ? que nous serions bien mieux dans les pauvres chambres de nos Maisons , et dans nos pauvres lits , qu'au milieu de toutes ces superfluités . Tous ces honneurs lui étant extrêmement à charge, il brûloit de retourner à Châtillon. Il partit en effet le jour suivant , après avoir pris les informations nécessaires 5 et se rendit à Mantoue pour négocier avec le duc.

Tout le temps que ses affaires l'obligèrent de demeurer en différentes fois au collège de Mantoue , il y donna tant de preuves de vertu , que les Jésuites , qui eurent l'avantage de l'y voir, racontoient encore , long- temps après, les merveilleuses impressions qu'avoient faites dans toute cette Maison la modestie de Louis, son humilité, son mépris pour lui-même, l'honneur et le respect qu'il portoit aux autres , sa prudence jointe à sa simplicité , les charmes de sa conversation , son détachement de toutes les choses corporelles , son union constante avec Dieu , qui étoit telle qu'il ne faîsoit rien , ne disoit rien qu'avec la vue de cette divine présence ; enfin l'édification qu'il répandoit dans le collège alla au point , que quand les Pères le voyoient , ils se représentoient une vive image de toutes les vertus. Il leur suffisoit de le voir pour être excités à la dévotion : aussi avoientils coutume de dire qu'on voyoit briller sur son visage une si grande sainteté , qu'il leur sembloit une parfaite copie de saint Charles Bor-

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